Acceuil
   Rechercher un article : |    : Renforcer le PCF, renouer avec le marxisme - Appel aux signatures... |
PCF DEBATS
espace
Toute l'amérique latine un seul click Pas touche au Venezuela ! Non à la guerre impérialiste !
»La révolution cubaine en danger
»Les limites du réformisme « anti-libéral »
»Le socialisme n’est pas une utopie, mais une nécessité
»La Raison en révolte
»Le déclin du capitalisme français et la lutte pour le socialisme
»Le marxisme et la question nationale
»La révolution de Mai 68
» Introduction à la théorie économique de Marx
»Trois conceptions de la révolution russe
»La barbarie, la civilisation et la conception marxiste de l’histoire
»Contre le sectarisme de "l’extrême gauche"
»La Commune de Paris, 1871
»La révolution russe de 1917 [vidéo]
»Les marxistes et la révolution vénézuélienne
»Socialisme et religion : l’affaire du foulard islamique à l’école
»La lutte des classes et l’émancipation des femmes
Demandez nos brochures
Accueil / Documents / PERSPECTIVES POUR LA FRANCE Imprimez l'article    Envoyez l'article
Perspectives pour la France 2006
De l’impasse capitaliste à la révolution socialiste
Soutenez La Riposte : abonnez-vous à notre journal ou faites un don !

Le capitalisme français est en déclin. Il recule face à ses rivaux sur le marché mondial et même national. Son incapacité à développer l’économie est patente. Depuis 2001, le taux de croissance du PIB français oscille entre 0% et 2,5%. La croissance du PIB au premier trimestre 2005 n’était que de 0,2% par rapport au même trimestre de 2004, et la croissance pour l’ensemble de l’année se situera sans doute aux alentours de 1,5%. Cette stagnation aggrave le chômage de masse et la précarité de l’emploi, avec leur cortège de misère et de vies brisées. La grande pauvreté gagne une fraction croissante de la population, avec 5,5 millions de personnes vivant au niveau des « minima sociaux ».

Ayant complètement épuisé sa capacité de faire avancer la société, la classe capitaliste ne peut se maintenir au pouvoir qu’en la refoulant en arrière. Le patronat et le gouvernement mènent une offensive sans cesse renouvelée contre les acquis sociaux et les conditions de vie de la vaste majorité de population. Dans le domaine des retraites, de la sécurité sociale, de la santé publique, de l’éducation, du logement, des allocations sociales, des contrats d’embauche ou des droits des salariés, elle s’efforce de détruire tout ce que le mouvement ouvrier a pu obtenir au cours de plusieurs générations de luttes et de sacrifices. Pour sauvegarder ses profits et ses privilèges, elle est contrainte de réduire par tous les moyens possibles la part de la richesse nationale qui revient aux travailleurs et leur famille. La destruction des services publics et les privatisations massives répondent à sa volonté de soumettre à la loi du profit toutes les sphères d’activité économique.

Le marxisme explique que le développement de la production et de la technologie constitue la force motrice de l’histoire sociale. Le renversement révolutionnaire d’un ordre social donné devient une nécessité historique à partir du moment où il se dresse en obstacle au développement des forces productives. L’Ancien Régime a été condamné, en son temps, par son incapacité à s’accommoder des forces productives nouvelles qui accompagnaient l’ascension de la bourgeoisie. De même, aujourd’hui, le système capitaliste s’avère incapable d’utiliser pleinement le potentiel productif dont dispose la société. Or, sur la base de la technologie moderne et de l’augmentation de la productivité du travail humain qui en résulte, il serait possible d’éradiquer complètement la pauvreté, les mauvaises conditions de logement et toutes les autres manifestations de la misère sociale. Le fait que ces moyens de production soient entre les mains de la classe capitaliste les empêche d’être tournés vers la satisfaction des besoins sociaux.

Cette contradiction entre le développement des moyens de production et leur propriété privée signifie que lorsque la lutte des travailleurs contre la régression sociale prendra un caractère de masse, elle se trouvera rapidement confrontée à la question de la propriété des grandes entreprises, des banques et des moyens d’échange, indépendamment des idées et des objectifs qui caractérisent le mouvement dans ses phases initiales.

Karl Marx expliquait que les idées dominantes, dans une société donnée, sont celles de la classe dominante. Aujourd’hui, les capitalistes disposent de moyens considérables pour imposer leur idéologie et leurs « perspectives ». Ils cherchent à convaincre les jeunes et les travailleurs que le capitalisme sera capable d’assurer la croissance économique et le plein emploi, à condition qu’ils acceptent de faire des sacrifices aujourd’hui. La façon dont les idéologues de la classe dirigeante présentent l’avenir de leur système n’est bien évidemment pas innocente, pas plus que la façon dont ils interprètent le passé.

Cependant, les perspectives présentées par les réformistes qui dirigent le mouvement syndical et les partis de gauche ne sont pas plus crédibles que celles des représentants directs des capitalistes. Il suffirait, à les entendre, d’introduire tel ou tel changement superficiel - des incitations financières à l’embauche, une minuscule taxe sur les gains spéculatifs, etc. - pour inverser la régression sociale. Ils prétendent pouvoir convaincre les capitalistes de faire d’autres « choix » - comme si une autre variété du capitalisme, plus progressiste et sociale, pouvait exister. Ce sont des perspectives complètement fausses qui ne prennent pas en compte la nature même du système capitaliste et l’extrême gravité de sa crise actuelle.

L’économie américaine minée par l’endettement

Dans le Manifeste du Parti Communiste, écrit à l’aube de l’ère capitaliste, Karl Marx et Friedrich Engels expliquaient que le système capitaliste aboutirait à une division internationale du travail - une véritable « économie mondiale » - à laquelle aucune économie nationale ne pourrait se soustraire. Aujourd’hui, cette « mondialisation » de l’économie a été portée à un tel degré que l’interdépendance des économies nationales constitue la caractéristique déterminante de notre époque. L’élaboration des perspectives pour la France doit partir du contexte international.

Le PIB des Etats-Unis, qui représente 39 % de la production mondiale, a crû de 3% en 2003, puis de 4,4% en 2004. Son taux de croissance se situera aux alentours de 3,4% en 2005. Cependant, cette croissance repose essentiellement sur la spéculation immobilière et la consommation des ménages - qui reposent, à leur tour, sur une expansion massive du crédit. Le recours au crédit, aux Etats-Unis, a atteint des proportions absolument colossales. En mars 2005, la dette totale de l’administration, des entreprises, du secteur financier et des ménages américains s’élevait à 40 000 milliards de dollars ! Cette somme représente 137 000 dollars pour chaque homme, femme et enfant américains. L’endettement des ménages s’élève à 10 300 milliards de dollars, soit, en moyenne, 103% des revenus annuels des ménages. La seule dette fédérale, toujours en mars 2005, était de 7 600 milliards de dollars. Le taux d’endettement ne cesse de croître, et ce à un rythme bien supérieur à la croissance de l’économie. Globalement, pour chaque dollar emprunté, la richesse créée n’est que de 23 cents.

Le crédit permet à l’économie capitaliste d’échapper temporairement à une crise de surproduction. Des crises périodiques de surproduction sont inévitables sous le capitalisme, parce que les travailleurs ne peuvent jamais racheter la totalité des richesses qu’ils ont créées. Cependant, par le biais du crédit - c’est-à-dire en injectant dans l’économie des richesses non encore créées - le capitalisme augmente de manière artificielle la demande, ce qui tend à reporter à plus tard la crise de surproduction. Cependant, l’Etat et les entreprises, comme les ménages, ne peuvent emprunter indéfiniment. Tôt ou tard, il faut cesser d’emprunter et commencer à rembourser.

Pour le moment, l’endettement des ménages américains poursuit sa spirale haussière en raison de l’envolée spectaculaire du marché de l’immobilier. Le prix du mètre carré a augmenté de 73% depuis 1997. Lorsque cette « bulle spéculative » éclatera, la chute de la valeur des biens immobiliers plongera des millions de familles américaines dans le surendettement, déclenchant une contraction brutale de la demande intérieure. Le chômage augmentera brusquement. A l’heure actuelle, 85% des nouvelles embauches reposent sur le secteur immobilier ou sur la hausse de la consommation des ménages.

L’administration Bush se comporte comme si l’endettement de l’économie américaine pouvait grimper indéfiniment. Elle réduit les impôts des couches aisées de la population, accorde des subventions aux capitalistes, tout en augmentant massivement les dépenses militaires. Chaque semaine, la guerre en Irak rajoute un milliard de dollars au déficit de l’Etat. Certes, la place prépondérante qu’occupent les Etats-Unis dans l’économie mondiale est telle qu’ils sont à l’abri des pressions du FMI ou de la Banque Mondiale. Mais les lois fondamentales de l’économie opèrent tout de même. La Réserve Fédérale tente de restreindre le recours au crédit au moyen d’une hausse des taux d’intérêt. Mais la croissance économique est devenue tellement dépendante du crédit qu’une hausse assez sévère de ces taux risquerait de la précipiter dans la récession. Ainsi, la Réserve Fédérale a prudemment opté pour une politique d’augmentation graduelle - de 0,25% à la fois - de son principal taux directeur, qui se situait, en septembre, à 3,75%, après la onzième hausse consécutive.

S’il n’est pas possible de prévoir le moment exact où l’économie américaine entrera dans une phase de contraction, il est certain, par contre, que celle-ci interviendra inévitablement à un certain stade. En laissant courir l’endettement, l’administration américaine espère reporter la crise à plus tard. Cette politique aura pour conséquence de rendre la crise encore plus profonde, le moment venu.

Au demeurant, la croissance américaine ne profite pas à la majorité de la population. La répartition des richesses est de plus en plus inégalitaire : 1% des familles détient 38% de la masse globale des revenus des ménages. Les conséquences dramatiques de l’ouragan Katrina ont montré au monde entier l’énorme gouffre qui existe entre les riches et les pauvres, aux Etats-Unis. Ceux qui en avaient les moyens se sont sauvés, laissant les pauvres mourir sur place. Aux méthodes particulièrement brutales des capitalistes américains correspondent celles du gouvernement, qui s’attaque tour à tour aux retraites, à la protection sociale, au système éducatif, aux services publics, aux droits et conditions de travail des salariés. Les inégalités sociales flagrantes, les atteintes aux droits démocratiques, la corruption et le cynisme de la classe dominante provoquent colère et amertume chez les travailleurs. La vague de révolte face à l’indifférence de l’administration Bush et de la classe dirigeante américaine après le passage de l’ouragan Katrina donne un aperçu de la radicalisation que provoquera une récession économique aux Etats-Unis. Elle inaugurera une période de confrontations majeures entre les classes, et poussera les jeunes et les travailleurs du pays à renouer avec leurs traditions militantes et révolutionnaires.

Au moyen d’un endettement colossal, le capitalisme américain est allé au-delà de ses capacités économiques réelles. Sur le plan militaire également, il s’est engagé bien au-delà de ses moyens d’action réels. On le voit en Afghanistan et en Irak, où les forces américaines se sont enlisées dans des guerres extrêmement coûteuses qu’elles ne peuvent pas gagner. Alors que ces interventions visaient à stabiliser les régions concernées, elles ont eu l’effet inverse. Aujourd’hui, le Moyen-Orient est beaucoup plus instable et dangereux - du point de vue des intérêts stratégiques américains - qu’il ne l’était avant l’invasion de l’Irak. Le régime saoudien, par exemple, a été considérablement fragilisé par l’intervention américaine, ce qui soulève la possibilité de son renversement et de son remplacement par un régime hostile aux Etats-Unis.

George W. Bush a annoncé une réduction du nombre de troupes en Irak. Il prétend qu’en 2006, le contingent sera réduit de 20 000 à 30 000 hommes - avant d’expliquer que, dans l’immédiat, il faudra augmenter les effectifs sur place de quelques 20 000 hommes. L’impérialisme américain ne peut pas se retirer d’Irak, car un tel retrait signifierait la chute immédiate du gouvernement irakien actuel et, là aussi, l’arrivée au pouvoir d’un régime hostile aux Etats-Unis. A terme, la guerre en Irak aura les mêmes effets que celle du Vietnam. Dores et déjà, une majorité des citoyens américains est favorable au retrait des troupes. Au fur et à mesure que la population américaine prendra conscience de l’impasse dans laquelle se trouvent les troupes sur place, le mouvement anti-guerre gagnera en ampleur. Rappelons que la défaite des Etats-Unis au Vietnam était due à la résistance des Vietnamiens, d’une part, mais aussi et surtout à l’opposition massive de la population américaine.

La réalité de notre époque ne ressemble en aucune manière à la période de « paix et stabilité » annoncée par le père de George W. Bush au lendemain de la chute du mur de Berlin. Le « nouvel ordre mondial » se caractérise par une lutte impitoyable entre les grandes puissances pour le contrôle des marchés, des ressources naturelles et des nouvelles sources de profit. L’invasion de l’Irak visait à mettre la main sur les réserves importantes de pétrole irakien, à écarter au passage les compagnies pétrolières étrangères - notamment françaises - et à consolider sa position déjà dominante au Moyen-Orient.

Les tensions de plus en plus fortes entre les grandes puissances expliquent les crises successives qui ont secoué l’ONU, l’OTAN, l’OMC et l’Union Européenne. Chaque puissance essaie de résoudre ses propres difficultés au détriment de ses rivales. Ce sont les peuples du monde sous-développé - précipités dans la guerre, la famine et la barbarie - et les travailleurs de tous les pays du monde qui font les frais de cette rapacité impérialiste.

Vers une crise de surproduction en Chine

La perspective d’une récession de l’économie américaine est renforcée par les menaces qui pèsent sur l’économie chinoise - dont l’effondrement aurait des conséquences majeures sur l’économie mondiale.

La Chine est en train de devenir une grande puissance mondiale, sur le plan économique et militaire. Les capitalistes européens et américains considéraient la restauration du capitalisme en Chine du seul point de vue de l’ouverture d’un nouveau marché pour absorber la surproduction occidentale. Cependant, cette aubaine s’est vite transformée en fléau, de leur point de vue. La croissance exponentielle de l’industrie chinoise s’est traduite par l’inondation des marchés internationaux par une masse sans cesse grandissante de produits chinois. Les exportations de la Chine ont augmenté de 34,7% entre 2002 et 2003.

La Chine arrache des parts de marché de plus en plus importantes dans les secteurs du textile, des produits électroniques, et même de l’exploitation pétrolière. Profitant d’une main d’œuvre très bon marché, elle est aujourd’hui capable de produire des marchandises de bonne qualité à des prix défiant toute concurrence, ce qui constitue une menace directe pour l’industrie américaine et européenne. Aux Etats-Unis, on évalue à 3 millions le nombre d’emplois qui ont disparu sous l’impact de la concurrence chinoise. Arrivant tardivement - mais puissamment - sur un marché mondial largement saturé, la Chine porte directement atteinte aux intérêts des grandes puissances dans les pays du sud-est asiatique, en Amérique latine et en Afrique.

Des mesures protectionnistes ont déjà été prises, contre la Chine, par les Etats-Unis et l’Union Européenne. Les Etats-Unis, dont le déficit commercial avec la Chine atteint des proportions abyssales (162 milliards de dollars en 2004), font pression sur la Chine pour qu’elle procède à une réévaluation de sa monnaie, afin de réduire la compétitivité de ses exportations. Compte tenu du taux de croissance très élevé de l’économie chinoise - 9% en 2004, et sans doute autant en 2005 - et compte tenu, aussi, de la part importante de sa production qui va à l’export, la Chine se dirige tout droit vers une crise de surproduction classique, ce qui aura des répercussions économiques particulièrement graves à travers le sud-est asiatique et sur les économies occidentales, dont notamment l’économie américaine. La Chine possède la plus grande réserve de dollars américains au monde et constitue un facteur majeur, de ce fait, dans la situation économique des Etats-Unis. Les perspectives pour l’économie américaine sont étroitement liées à celles de l’économie chinoise.

L’Union Européenne

Les économies des Etats-Unis et de la Chine s’apparentent à des bombes à retardement qui pourraient exploser à tout moment. Elles entraîneront dans leur chute toute l’économie mondiale. En Europe, les répercussions économiques - et donc sociales et politiques - de ce scénario seront particulièrement dramatiques, compte tenu du fait que dores et déjà, avant que n’interviennent ces répercussions, la plupart des pays européens connaissent une stagnation économique ou des taux de croissance très faibles.

L’économie italienne est entrée en récession, avec une chute de son PIB de 0,5% au premier trimestre 2005, suite à une chute de 0,4% pour le dernier trimestre de 2004. Le niveau de sa dette publique dépasse 105% de son PIB annuel. Le PIB de l’Allemagne n’a augmenté que de 1,6% en 2004, et les prévisions du gouvernement, en août dernier, tablaient sur une croissance de seulement 0,8% en 2005. En 2003, la croissance moyenne de l’ensemble des pays de la zone euro n’a été que de 0,2%. Elle est remontée jusqu’à 2% en 2004, mais se situera certainement aux alentours de 1,5% en 2005. La croissance de l’économie française sera probablement du même ordre.

Indépendamment des taux de croissance dans les différents pays, la politique et les méthodes employées par les classes capitalistes et les gouvernements européens sont pratiquement identiques, parfois jusque dans les détails. Ils saccagent les secteurs publics et les systèmes de sécurité sociale, privatisent à grande échelle, s’attaquent aux salaires, aux retraites et aux conditions de travail des salariés. Ils s’en prennent aux chômeurs, aux pauvres, aux infirmes, aux personnes âgées et vulnérables. La seule perspective qui s’ouvre aux peuples européens, sous le capitalisme, est celle de la régression sociale et du chômage de masse.

Depuis de nombreuses années, les capitalistes ont tenté de présenter la « construction européenne » comme un gage de croissance, de prospérité, de plein emploi et de progrès social. Mais au lieu d’assister à la construction de quoi que ce soit, l’immense majorité de la population a subi la destruction de ses acquis sociaux et la dégradation générale de son niveau de vie. Ceci explique le rejet massif de la constitution européenne, en France et ailleurs. Le mensonge a fonctionné pendant un certain temps, mais la réalité implacable de l’Europe capitaliste a fini par l’emporter. Comme le disait Abraham Lincoln, « on peut tromper une partie du peuple pendant un certain temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple, tout le temps. »

Les médias capitalistes s’efforcent de présenter l’Union Européenne comme une force montante dans les affaires du monde. Or, en réalité, face aux Etats-Unis, l’Europe est en déclin depuis plus d’un siècle. C’est précisément ce déclin qui a forcé les puissances européennes à se regrouper dans ce qui est devenu l’Union Européenne. Ceci n’a pourtant pas empêché l’écart entre les puissances européennes et les Etats-Unis de continuer à grandir sur le plan économique et militaire.

Le lancement de l’euro, en 1999, était censé permettre à l’Europe de rattraper son retard sur les Etats-Unis. Il n’en a rien été. Les performances cumulées des Etats-Unis et de l’Europe étaient comparables pendant les trois premières années - mais, depuis 2002, l’écart se creuse de nouveau. En 2003, la croissance américaine était de 3%, contre 0,6% en Europe. En 2004, ce même rapport était de 4,4% contre seulement 2%. En 2005 également, l’économie des Etats-Unis croîtra plus vite que celle de l’Europe. Entre 1980 et 2003, les dépenses militaires américaines ont progressé de 138 à 384 milliards de dollars. Sur la même période, celles des 15 pays qui composaient l’Union Européenne avant son élargissement n’ont progressé que de 112 à 200 milliards de dollars.

Au fond, l’Union Européenne est une coalition protectionniste dirigée contre les Etats-Unis, le Japon, la Chine, le sud-est asiatique et, surtout, contre les pays les plus pauvres et sous-développés. Les puissances européennes exigent la « liberté totale des échanges » à l’intérieur de l’Union Européenne, mais il en est autrement quand il s’agit de l’extérieur. Cependant, force est de constater que l’Europe est en train de perdre la « guerre économique » qu’elle mène contre le reste du monde.

L’Europe n’est pas unie, et ne le sera jamais sur la base du capitalisme. Au contraire, toute l’histoire de cette « union » a été jalonnée par des conflits d’intérêts entre les différentes puissances capitalistes qui la composent. Au lendemain de la chute du mur de Berlin, lorsque l’Allemagne réunifiée voulait attirer davantage de capitaux étrangers, elle a augmenté ses taux d’intérêt sans consulter la France ou la Grande-Bretagne. Ensuite, l’Allemagne a incité la Croatie à se déclarer indépendante, malgré l’opposition de la France. Pour sa part, la France a armé la Serbie contre la Croatie. Dernièrement, un conflit a éclaté entre la France et la Grande-Bretagne concernant la « ristourne » britannique - arrachée par Thatcher en 1984 - et la Politique Agricole Commune. Derrière la façade de l’Union, les puissances européennes sont engagées dans une lutte impitoyable, les unes contre les autres, pour la domination des marchés en Europe et dans le monde. Lénine avait écrit, en son temps, que l’unification de l’Europe sur des bases capitalistes était une « utopie réactionnaire ». C’est tout aussi vrai à notre époque.

Pour la Pologne, la République Tchèque, la Hongrie, la Slovénie et la Slovaquie, l’entrée dans l’Union Européenne signifie un renforcement considérable de leur dépendance à l’égard des capitaux étrangers. Le taux de chômage en Pologne se situe déjà à 19,8 %, et plus de la moitié des chômeurs polonais n’ont pas travaillé depuis plus d’un an. En Europe centrale et orientale, 40% des investissements directs sont liés aux privatisations. Dans cette partie de l’Europe, les achats d’entreprises par les capitalistes allemands, français ou britanniques se sont traduits par des centaines de milliers de suppressions d’emplois. Dans le cas de la Hongrie, dès avant son adhésion, 70 % de ses exportations étaient le fait d’entreprises étrangères implantées dans le pays ou d’entreprises hongroises qui ont été achetées par des capitalistes étrangers.

L’enveloppe qui a été prévue pour financer le récent élargissement de l’Union Européenne, sous forme d’aides aux industriels, aux agriculteurs ou de financement d’infrastructures, ne dépasse pas 22 milliards d’euros pour l’ensemble des pays concernés. Il est impossible de maintenir le niveau des subventions accordées aux capitalistes des « quinze » et d’étendre en même temps leur attribution aux nouveaux membres de l’UE. Les grandes puissances occidentales ont donc pris des dispositions pour que leurs propres intérêts passent avant ceux des nouveaux membres de la « famille européenne ». La France et l’Allemagne ont déjà obtenu que le montant de leurs subventions ne diminuera pas d’ici 2013.

L’introduction de la monnaie unique a été présentée à l’opinion publique comme un moyen de promouvoir l’entente européenne et d’« harmoniser » les économies nationales. Mais elle ne pouvait pas effacer la rivalité entre les puissances européennes. La zone euro a servi, en substance, à protéger les investissements des capitalistes contre les fluctuations des taux de change qui se produisaient avec les anciennes monnaies nationales. Mais elle ne protège pas le capitalisme européen des fluctuations des autres monnaies importantes, comme le dollar ou le yen. La baisse du dollar, par exemple, a lourdement pénalisé les exportations européennes et favorisé la compétitivité des produits américains sur les marchés internationaux. Ceci a contribué à attiser les tensions au sein de l’Union Européenne, puisque les produits qui ne peuvent plus se vendre à l’extérieur de l’Europe se retrouvent sur le marché intérieur.

Par ailleurs, si l’introduction de la monnaie unique a éliminé les problèmes liés aux variations des cours des anciennes monnaies nationales, elle en a créé d’autres qui pourraient s’avérer pires que ceux qui existaient auparavant, surtout dans un contexte de récession. Malgré la multiplication des « critères de convergence », les pays de la zone euro ont des écarts importants en matière de croissance, de commerce extérieur, d’inflation et d’endettement. Certains pays sont entrés en récession, comme le Portugal en 2003 et l’Italie en 2004, alors que d’autres, comme l’Irlande, affichent des taux de croissance relativement élevés.

Cela signifie que la politique monétaire européenne est forcément inadaptée à la réalité des économies nationales. Du coup, toutes les classes capitalistes nationales d’Europe dénoncent l’« immobilisme » de la Banque Centrale Européenne. Le capitalisme français, dont les exportations sont en baisse régulière, aurait besoin d’un euro moins fort, c’est-à-dire d’une dévaluation compétitive par rapport au dollar. Mais ceci ne serait pas dans l’intérêt de l’Allemagne, qui s’y oppose. De même, la croissance économique, en Grande-Bretagne et en Espagne, contraste avec la récession au Portugal et en Italie. Que doit faire la BCE, puisqu’il n’y aucune politique monétaire qui puisse satisfaire toutes les puissances concernées ?

Paradoxalement, alors que la monnaie unique était censée imposer une discipline budgétaire plus forte aux Etats membres, elle leur procure au contraire une large mesure d’impunité. Dans le passé, en Italie, face à une récession, les capitalistes exigeaient une dévaluation de la monnaie nationale, ce qui permettait d’impulser les exportations, de freiner les importations, et ainsi de décharger le fardeau de la crise sur les travailleurs, dont la valeur nominale des salaires valait moins qu’avant en pouvoir d’achat. Si le gouvernement n’obtempérait pas, les capitalistes déclenchaient une spéculation contre la monnaie pour l’y contraindre. De même, le déficit public de la France représente 64% de son PIB - soit plus de mille milliards d’euros - sans que la sanction des marchés financiers ne lui tombe dessus, comme cela aurait été le cas dans le passé. Avec le franc, les taux d’intérêt auraient dores et déjà augmenté pour restreindre le crédit, et la monnaie aurait subi une dévaluation de fait. Or, avec l’euro, ces mécanismes n’existent plus ou, plus exactement, ils ne fonctionnent plus par rapport à un pays donné. Cette impunité engendre une « stabilité » apparente, au prix d’aggraver des déséquilibres économiques dont les conséquences accumulées seront d’autant plus catastrophiques à terme.

Compte tenu des perspectives économiques mondiales, tous les sacrifices imposés aux peuples de l’Europe ne sont malheureusement qu’un début. A un certain stade, un brusque retournement de la conjoncture, aux Etats-Unis, est inévitable. Ceci pourrait se produire en même temps qu’une crise de surproduction en Chine. La récession mondiale qui en résultera sera plus profonde que celle de 1974. Pour l’Europe, la contradiction entre les conquêtes sociales du passé et le maintien du système capitaliste sera exacerbée à un tel degré que sa résolution ne pourra plus être reportée à plus tard. Dès aujourd’hui, la classe capitaliste s’efforce de rétablir l’équilibre économique de son système. Mais cela ne peut aboutir qu’à la rupture du fragile équilibre social qui - avec la complicité des directions réformistes des partis de gauche et des syndicats - a pu exister jusqu’à présent. Cette situation est lourde d’intenses conflits de classe, en France et à travers l’Europe.

Le rejet de la Constitution Européenne, lors du référendum du 29 mai 2005 était une victoire pour les travailleurs et un coup dur pour l’UMP, l’aile droite du Parti Socialiste et celle du mouvement syndical. Cependant, la défaite de la Constitution ne règle aucun problème. L’idée des dirigeants du PCF, de la LCR, et des partisans du « non » au PS, selon laquelle le rejet de la Constitution signifierait un « coup d’arrêt » à la régression sociale, était parfaitement insensée. Les licenciements massifs, délocalisations et fermetures continuent. La Constitution Européenne a été consignée à la poubelle de l’histoire, mais la classe dont elle exprimait les intérêts est toujours au pouvoir. En conséquence, avec ou sans la Constitution, la régression sociale se poursuivra, en France comme ailleurs en Europe. « L’Europe sociale » sur la base du capitalisme n’est qu’une chimère.

Au cours de ces dernières années, l’Espagne, l’Italie, la Grèce, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la France et même l’Autriche ont été l’arène d’une longue série de mobilisations sociales de très grande ampleur, qui ont pris la forme de puissantes grèves générales et de manifestations massives. La manifestation du 15 février 2003, à Londres, contre la guerre en Irak, a été la plus grande manifestation de toute l’histoire du pays. L’ampleur de cette manifestation ne s’explique pas seulement par l’opposition à la guerre. Elle a été nourrie par 25 ans d’attaques contre les travailleurs. Depuis 1995, en France, la courbe des grèves, des manifestations et de la contestation sociale en général n’a cessé de monter. C’est un signe avant-coureur de la confrontation révolutionnaire qui aura lieu dans les années à venir.

Sous l’impact de la crise, la psychologie des travailleurs et de la jeunesse est en train de se transformer. A travers des chocs, des déceptions et des défaites - et sous l’impact de victoires révolutionnaires à l’étranger, comme c’est possible au Venezuela, en Bolivie et en Equateur - les travailleurs et la jeunesse commenceront à tirer des conclusions révolutionnaires. A ce stade, c’est en Amérique latine que le processus révolutionnaire est le plus avancé. Et une seule victoire décisive des travailleurs latino-américains - comme par exemple le renversement du capitalisme au Venezuela - donnerait une formidable impulsion au processus révolutionnaire à travers le monde, y compris en Europe.

Ce n’est pas par hasard que les médias européens ont construit un mur de silence autour de la révolution vénézuélienne. Les capitalistes comprennent, de leur point de vue, ce que nous devons comprendre du nôtre, à savoir que les conditions sociales et économiques qui sont à l’origine de cette révolution - chômage, précarité, privatisations, déclin économique - sont fondamentalement les mêmes que celles qui existent en Europe, et que l’Amérique latine renvoie à l’Europe l’image de son propre avenir.

Le déclin de l’impérialisme français

En 2003, le volume du commerce mondial s’est accru de 12%. Théoriquement, ce taux de croissance relativement élevé offrait l’occasion à toutes les grandes puissances d’augmenter leurs exportations dans des proportions similaires. L’Allemagne a augmenté ses exportations de 13%, la Chine de 25% et les Etats-Unis de 10%. Mais les exportations françaises n’ont cru que de 3%, ce qui signifie que la part du commerce mondial de la France s’est rétrécie de manière significative. Depuis 1999, chaque année, la France perd en moyenne 0,5% de part du marché mondial.

Ce recul sur le marché mondial se traduit par une modification des rapports entre la France et ses principaux rivaux sur les plans diplomatique et militaire. L’impérialisme français perd du terrain en Europe, en Asie, dans les pays du Maghreb et en Afrique subsaharienne.

Au sein de l’Union Européenne, le rapport de force entre la France et l’Allemagne s’est radicalement modifié en faveur de cette dernière, surtout depuis la réunification de l’Allemagne, en 1989. C’est ce qui explique que la réforme de la PAC s’est largement effectuée sur les termes de l’Allemagne, au détriment des agriculteurs français. La récente intégration à l’UE de dix pays situés à l’est du territoire allemand ne fera qu’accentuer l’affaiblissement de la France par rapport à son « partenaire » allemand. La Pologne, la Hongrie, la République Tchèque et les pays d’Europe centrale en général constituent « l’arrière cour » économique de l’Allemagne. La France n’exporte que très peu vers les pays d’Europe centrale et orientale, à l’exception de la Pologne. En 2003, la valeur des exportations françaises vers ces pays n’était que de 12 milliards d’euros, contre 18 milliards pour le seul Lander de Westphalie, en Allemagne.

L’invasion et l’occupation militaire de l’Irak ont pratiquement anéanti ce qui restait de l’influence de l’impérialisme français au Moyen-Orient. Chirac s’est opposé à l’intervention américaine parce qu’il savait que l’occupation de l’Irak par les Etats-Unis signifierait la mise à l’écart de la France, et notamment l’annulation des pré-accords sur l’exploitation du pétrole irakien, signés avec Saddam Hussein en vue d’une éventuelle levée de l’embargo de l’ONU. En l’occurrence, la participation de la France à la guerre n’y aurait pas changé grand chose. L’apport militaire de la France aurait été dérisoire. L’implication de la France dans la guerre en Afghanistan ne lui rapporte aucun avantage significatif en termes économiques ou stratégiques. Sa participation à la guerre contre l’Irak en 1991 lui a seulement valu 2% des contrats de « reconstruction », les Etats-Unis ayant eu la gentillesse de lui confier les opérations de déminage ! Ce traitement méprisant traduit la réalité du rapport de forces entre les Etats-Unis et la France : les dépenses militaires de la France ne représentent que 7 % des dépenses militaires américaines.

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, l’impérialisme français avait pratiquement verrouillé son emprise sur les pays de la « Françafrique », dont il pillait impunément les ressources naturelles et productives depuis des décennies. Par l’armement et l’encadrement des forces de répression sur place, ainsi qu’une présence militaire relativement forte, l’impérialisme français entretenait une série de dictatures qui ne toléraient aucune contestation. Ce n’est un hasard si l’homme qui incarnait la politique africaine de la France, à l’époque, était Jacques Foccart, qui dirigeait le SAC.

Cependant, le déclin de la France dans les affaires du monde a mené à un affaiblissement considérable de sa position en Afrique. Au début des années 90, face à la crise économique généralisée dans ses zones d’influence, la France a dû se tourner vers la Banque Mondiale et le FMI - c’est-à-dire vers les Etats-Unis, qui contrôlent ces institutions. En échange d’une injection de 10 milliards de dollars, Washington a exigé une dévaluation du franc CFA, et Balladur a dû obtempérer en 1994. Dans les pays du Maghreb, les Etats-Unis, l’Espagne et l’Allemagne progressent au détriment de la France. Au Soudan, les intérêts pétroliers de la France sont passés au deuxième plan, loin derrière la Chine. En Libye, Total-Fina-Elf a été largement écartée au profit des compagnies pétrolières américaines. Au Tchad, c’est un consortium dirigé par la compagnie pétrolière américaine Mobil-Exxon qui exploite les gisements les plus intéressants. En Afrique subsaharienne, les Etats-Unis et la Chine empiètent sur les anciennes « chasses gardées » de l’impérialisme français. Dans les pays de la « zone franc », la Chine est aujourd’hui la deuxième puissance en présence, après la France.

La situation en Côte d’Ivoire est particulièrement révélatrice de l’affaiblissement de l’impérialisme français sur le continent africain. Sur fond de crise économique et d’aggravation de la misère, l’Etat ivoirien s’est littéralement désintégré. Les forces armées encore à la disposition du gouvernement ont perdu la moitié du territoire national.

L’impérialisme français s’est avéré impuissant face à l’ampleur de cette débâcle. Dépourvu d’appuis solides dans le pays, il a dû changer à plusieurs reprises de politique vis-à-vis de Laurent Gbagbo. Dans un premier temps Chirac, voulait le chasser. Puis, lors des accords de Marcoussis, il a voulu en faire un « président sans pouvoir ». Pour renforcer sa position vis-à-vis de la France, Gbagbo a fait usage d’une démagogie anti-impérialiste et mobilisé les milices « patriotes ». Chirac n’avait pas les moyens d’imposer le respect des accords de Marcoussis. Exaspéré, Chirac a dénoncé la « dérive fasciste d’un régime exécrable », avant de reconnaître à nouveau Gbagbo comme le président légitime. L’intervention militaire française ne fait que souligner cette impuissance. L’opération Licorne est acculée à l’adoption d’une posture « impartiale », ce qui revient à entériner la division de facto du pays, dont les deux côtés échappent à l’emprise de la France.

Fin 2003, l’Elysée s’est finalement résigné à « faire avec » Gbagbo, dont il a cessé de contester l’autorité. Cette capitulation a été récompensée par un certain nombre de contrats au profit d’entreprises françaises, telles que Bouygues (eau et électricité) et le groupe Bolloré (terminal de conteneurs à Abidjan). La diplomatie française a été réduite à solliciter l’aide de divers chefs d’Etat africains, comme le président gabonais Omar Bongo et celui d’Afrique du Sud, Thabo Mbeki. Cette « aide » - qui n’a aucune chance d’aboutir à quoi que ce soit - n’est pas gratuite. L’Afrique du Sud, par exemple, réclame une participation dans la construction de l’Airbus militaire A400M.

Le cours des événements au Tchad, au Soudan, en République Démocratique du Congo, au Rwanda, au Gabon ou encore au Sénégal, traduit l’affaiblissement de l’impérialisme français. Battant en retraite sur les marchés internationaux et en perte de vitesse diplomatique et militaire, toutes les issues de secours sont bloquées pour les capitalistes français. Il ne reste à cette classe, devenue moribonde, qu’un seul moyen pour défendre son pouvoir, ses privilèges et ses profits : la réduction draconienne du niveau de vie des travailleurs français. Mais par la force des choses, cette politique a, elle aussi, ses limites. Elle provoquera inévitablement une série de confrontations majeures entre les classes en France, similaires dans leur forme, sans doute, aux événements de 1968. Et au cours de ces confrontations, les travailleurs français se trouveront face à l’impossibilité de se défendre autrement que par le renversement du capitalisme.

Le marasme économique

Le moteur de l’économie capitaliste est l’investissement. Or, l’industrie française souffre d’un sous-investissement chronique. L’effort public de recherche était de 1,16% du PIB en 1991 et de 0,82% en 2001, soit une baisse de 30%. Cette évolution négative a été encore plus prononcée dans le secteur privé. Comme le constatait Le Monde du 3 décembre 2004, les effets accumulés de ce sous-investissement, commencent à avoir des conséquences lourdes : « L’économie française semble arrivée à un point de bascule dangereux, de l’avis de nombreux observateurs. Sa compétitivité et son attractivité ne cessent de baisser par rapport à celles des Etats-Unis ou des autres pays européens. »

La baisse du taux d’investissement industriel est particulièrement marquée depuis 2001. L’effondrement du dollar, la concurrence de plus en plus forte de la Chine, la hausse du prix du pétrole, le surendettement de l’Etat, son désengagement industriel et la stagnation relative de la demande intérieure incitent les capitalistes français à réduire davantage leurs investissements productifs. A l’exception de quelques secteurs comme l’automobile et l’aéronautique, l’outil productif français vieillit. L’investissement des grands groupes dans la recherche est considérablement en dessous de celui de leurs rivaux principaux. Selon Patrick Artus, directeur des études économiques Ixis CIB, « la France est, [parmi les pays riches], celui qui compte le moins de chercheurs par entreprise, qui dépense le moins en recherche et développement, qui investit le moins dans les hautes technologies. Elle investit deux fois moins que le Japon et entre le tiers et la moitié des Etats-Unis, à économie comparable. »

Au lieu d’investir, les grands groupes capitalistes augmentent les dividendes payés aux actionnaires, ou rachètent leurs propres actions pour en faire monter le cours, comme l’ont fait Total, Schneider, BNP-Paribas et Pernod Ricard. En 2004, pour répondre à l’avarice de ses actionnaires, le groupe Carrefour a lancé des rachats massifs d’actions, qui pourraient en augmenter le cours de 35% en 2005.

Tout en détruisant progressivement l’outil productif du pays, les capitalistes parviennent à réaliser des profits de plus en plus importants. Les profits des entreprises du CAC 40, par exemple, ont atteint 60 milliards d’euros en 2004, contre 35 milliards en 2003. Autrement dit, ils ont presque doublé d’une année sur l’autre, pendant que le chômage augmentait.

Le taux d’exploitation des travailleurs augmente. La part des salaires (hors cotisations sociales) par rapport à la valeur ajoutée des entreprises françaises était de 55% en 1982, contre seulement 47% aujourd’hui. Les exonérations de cotisations sociales au titre des aides à l’embauche ont progressé de 3% en 2004, s’élevant à 20,1 milliards d’euros. En 2004, les exonérations ont représenté 17,6% des cotisations dites « patronales », soit 8,9% des cotisations à l’URSSAF. Ce n’est donc pas faute d’argent que les capitalistes n’investissent pas, de même que ce n’est pas faute d’argent qu’ils n’embauchent pas. Du point de vue des capitalistes, il ne sert à rien d’investir dans la technologie et la recherche alors que, fautes de marchés, l’utilisation des capacités productives existantes est très faible. Le taux d’utilisation des forces productives était de 89% en 2000. En 2004, il n’était que de 84%.

L’abandon progressif du secteur industriel par les capitalistes détruit chaque année un grand nombre d’emplois. En 1990, il y avait 4 692 400 emplois industriels en France. En mars 2005 il n’y en avait plus que 3 853 400. Entre janvier 2001 et juin 2005, l’industrie française a perdu 300 000 emplois, soit un emploi sur douze. Sur la même période, dans le secteur des biens de consommation, un emploi sur neuf a disparu.

Depuis 2002, il y a eu ce que Le Figaro Economie a appelé une « épidémie de faillites », tous secteurs confondus. Dans les premiers six mois de 2005, 26 100 entreprises françaises ont fait faillite, ce qui pourrait porter leur nombre à plus de 50 000 sur l’ensemble de l’année. Les petites entreprises de moins de 10 salariés constituent 92% de ces faillites, notamment dans le commerce et la restauration. Mais parmi les entreprises dont le chiffre d’affaire annuel dépasse 10 millions d’euros, 66 ont fait faillite au cours du même semestre.

Le commerce extérieur français avait accusé un déficit limité à 581 millions d’euros au premier semestre de 2004. Au deuxième semestre, il a dérapé à hauteur de 9,4 milliards. Sur les six premiers mois de 2005, le déficit du commerce extérieur français a atteint le chiffre record de 11,2 milliards d’euros. Les importations progressent bien plus vite que les exportations, et l’alourdissement de la facture énergétique, en raison de la hausse du prix du pétrole, aggrave encore le déficit. Sur le seul mois de juin 2005, le déficit du commerce extérieur français s’est creusé de 1,2 milliard d’euros !

Le recul du capitalisme français sur le marché intérieur va de pair avec une présence de plus en plus forte de capitaux étrangers. En 2005, des capitalistes étrangers détenaient 45% du capital des entreprises du CAC 40, contre 33,4% en janvier 1998. Sur l’ensemble des entreprises françaises côtées en Bourse, plus de la moitié des actions est détenue par des étrangers. Péchiney et AGF ont été vendues respectivement à des capitalistes canadiens et allemands. De nombreuses entreprises qui n’intéressaient plus les capitalistes français ont été acquises par des repreneurs étrangers. Aujourd’hui, 15% des emplois, en France, dépendent des entreprises étrangères, contre 9% en Espagne, 11% en Allemagne et 13% en Grande-Bretagne. Dans le secteur industriel, 22% des emplois dépendent d’entreprises étrangères.

Cette forte proportion de capitaux étrangers tend à aggraver le sous-investissement dans l’économie française, puisque les profits rapatriés chez les détenteurs étrangers ne sont que faiblement réinvestis en France.

Dans ce contexte de repli, et compte tenu du retard grandissant de la France en matière de technologies nouvelles, de produits de pointe, d’inventions et de brevets, la classe capitaliste française n’a plus qu’une seule arme pour ralentir son déclin : la baisse des prix. La pression du marché dans ce sens est d’autant plus forte en raison de la dévaluation du dollar. Les capitalistes qui baissent leur prix de vente s’efforcent de conserver leur taux de profit par la réduction des coûts, dont surtout la masse salariale.

Le déficit de l’Etat

Le déficit budgétaire de l’Etat est une des expressions de l’impasse dans laquelle se trouve le capitalisme français. Il s’élevait, fin 2004, à plus de 1100 milliards d’euros, soit environ 65% du PIB annuel du pays. Désormais, la totalité des recettes de l’Etat provenant de l’impôt sur le revenu est inférieure aux seuls intérêts que l’Etat doit verser chaque année à ses créditeurs.

Cette situation sera lourde de conséquences, à terme. Les ristournes fiscales pour palier à la faiblesse de la demande intérieure, les subventions massives aux capitalistes et les transferts sociaux destinés à compenser le manque à gagner dans les revenus des ménages - ce sont là autant de façon, pour l’Etat, de colmater les brèches financières de l’économie capitaliste et de payer la note de plus en plus lourde des ravages sociaux causés par ce système. Ainsi, la dette colossale de l’Etat français peut être considérée comme l’un des indicateurs de la faillite du système dans son ensemble. Jusqu’à présent, les gouvernements successifs ont choisi de laisser filer le déficit. Selon les premières estimations, il pourrait augmenter d’environ 20 milliards d’euros en 2005, et, selon le budget du gouvernement de Villepin pour l’année 2006, les dépenses de l’Etat seront supérieures de près de 46 milliards d’euros.

Cette situation ne peut durer indéfiniment. Cette situation rappelle celle qui a précédé la Grande Révolution française de 1789-94. Dans les années 1780, la dette de l’Etat français s’est dramatiquement creusée. Et en 1789, la tentative de Louis XVI de réduire cette dette a déclenché le processus révolutionnaire qui allait aboutir à la destruction complète de l’Ancien Régime.

Pour le moment, comme l’administration Bush aux Etats-Unis, la classe capitaliste française et ses agents, au gouvernement, préfèrent fermer les yeux sur les conséquences de cet endettement colossal. Qui payera ? Ou plus précisément : quelle classe payera ? C’est en ces mêmes termes que le problème se posait dans les années 1780.

Les gouvernements qui se sont succédés depuis de nombreuses années ont décidé que la meilleure chose à faire était… de ne rien faire. Mais, tôt ou tard, l’Etat devra faire face à ce problème, qui ne cesse de s’aggraver. Et quand il le fera, les conséquences pourraient bien s’avérer tout aussi fatales pour l’ordre capitaliste qu’elles ne l’étaient, dans des circonstances analogues, pour l’ordre féodal.

Pour les banques, l’endettement de l’Etat n’est pas un problème. Bien au contraire, c’est une véritable aubaine. Elles encaissent chaque année des dizaines de milliards d’euros en intérêts. Elles évoquent le déficit de l’Etat pour exiger des suppressions d’emploi dans la Fonction Publique, la réduction des dépenses publiques, des privatisations, mais ne toléreraient jamais que l’on remette en question le paiement des intérêts sur la dette, pas plus que les propriétaires des grands groupes industriels accepteraient de perdre leurs subventions et exonérations fiscales. En juillet 2005, le Ministre des Finances Thierry Breton a eu « le courage de dire la vérité aux français » - selon ses propres termes - en expliquant l’ampleur du déficit, avant d’annoncer son intention de… réduire l’impôt sur les grandes fortunes et de poursuivre la baisse de l’impôt sur les revenus. Voilà qui va singulièrement améliorer le déficit public !

Dans le cas d’une récession économique, ou même d’un simple prolongement du contexte de stagnation, les recettes de l’Etat via la TVA et impôts sur les sociétés et sur les revenus en seront gravement affectées, ce qui poussera la classe dirigeante à déclencher une offensive encore plus dévastatrice contre les services publics et les budgets sociaux. Mais ceci ne résorbera pas les plus de 1000 milliards de déficit. Le processus d’endettement est allé beaucoup trop loin pour cela. Cet aspect de la faillite du capitalisme ne sera surmonté qu’en même temps que tous les autres - non pas au moyen d’aménagements budgétaires, mais par des moyens révolutionnaires.

Une régression sociale permanente

La théorie économique de Marx explique que le profit n’est autre que le travail impayé du salariat. C’est la partie des richesses créées par le travail du salarié qui ne lui est pas restituée sous forme de salaire. Et ce qui vaut à l’échelle d’une entreprise capitaliste donnée vaut aussi à l’échelle de l’ensemble de la société, quoique sous des formes plus élaborées. Les allocations familiales, l’indemnisation des chômeurs, les services publics, etc, sont autant de canaux par lesquels le salariat se voit restituer une partie de la valeur créée par son travail - et qui échappe à la classe capitaliste. En dernière analyse, la lutte des classes n’est autre que la lutte entre les capitalistes et les salariés pour le partage des richesses créées par ces derniers.

Ce qui importe, pour le capitaliste, c’est son taux de profit. A ses yeux, toute activité économique qui ne contribue pas à l’enrichir n’a aucune justification. Compte tenu de son repli sur le marché mondial, de son retard en matière de technologies nouvelles et de son abandon progressif du secteur productif, la classe capitaliste française ne parviendra à maintenir ses taux de profit qu’au moyen d’un transfert massif, dans ses caisses, de richesses jusqu’alors restituées au salariat français. C’est le seul levier qui lui reste pour défendre et augmenter ses profits. Telle est l’explication fondamentale de l’offensive implacable que mène le patronat contre les salaires des travailleurs, leurs conditions de travail, leurs droits, leurs retraites, la sécurité sociale, l’éducation nationale, la santé publique et le logement social. L’existence du capitalisme signifie désormais la régression sociale permanente.

Dans les entreprises, le régime interne se durcit. Il faut augmenter le rendement de chaque heure travaillée, le plus souvent sans la moindre contrepartie. Les salariés subissent des pressions psychologiques de plus en plus fortes. Ceux qui osent se plaindre - et surtout se syndiquer - sont rapidement mis à l’écart. L’emploi précaire et mal payé se généralise, tout comme les CDD imposés et injustifiés, ou encore l’intérim.

Cette dégradation des conditions de travail va de pair avec une régression générale de la société. Les statistiques sont assez bien connues. Plus d’un million de personnes touchent le RMI. Le véritable nombre de chômeurs est sans doute deux fois plus élevé que celui qu’annoncent les statistiques officielles. Mais même les chiffres officiels constituent une condamnation sans appel du capitalisme : 10,3% de chômeurs, dont 24% de jeunes de moins de 25 ans. Dans un pays qui figure parmi les plus riches du monde, nous avons près de cinq millions de pauvres, dont un million d’enfants. Deux millions de personnes vivent dans des logements inadaptés, mal équipés ou insalubres. Des centaines de milliers d’autres personnes sont sans domicile fixe, de façon soit permanente, soit intermittente. Dans toutes les villes de France, des gens meurent de froid en hiver, de chaud en été. D’autres ne se nourrissent que grâce à la « soupe populaire », ce symbole de la Grande Dépression des années 30. La dégradation générale du niveau de vie frappe surtout les membres les plus vulnérables de la société, comme les personnes âgées, les malades et les handicapés.

La crise du capitalisme français n’a pas seulement une dimension économique. L’ensemble des rapports sociaux et les différents aspects de l’organisme social en sont nécessairement affectés. Tous les indicateurs de l’évolution sociale - le nombre de médecins, de lits hospitaliers, de chercheurs, de logements sociaux, d’analphabètes, de mal nourris, de toxicomanes, de prostituées et d’actes criminels - pointent dans la même direction : le capitalisme ramène la société française lentement mais sûrement en arrière.

En France et dans le monde entier, les capitalistes menacent l’équilibre écologique. Au nom du profit, ils saccagent les forets, polluent les fleuves, les mers et l’atmosphère. Le réchauffement de la planète déstabilise les climats régionaux, transforme des terres fertiles en déserts, fait fondre les glaces polaires. La réduction de la pollution, la préservation de la nature et des espèces, l’utilisation intelligente des ressources naturelles, la prise en compte de la santé publique et des grands équilibres écologiques nécessitent une planification consciente et démocratique de la productivité humaine dont le capitalisme et les forces aveugles du marché sont incapables. Sur pratiquement tout l’éventail des problèmes écologiques qui se posent, les mesures de sauvegarde indispensables se heurtent à la résistance des capitalistes, pour qui le profit passe avant tout.

En tant que marxistes, nous devons nous intéresser aux problèmes écologiques, comme à toutes les questions qui concernent l’avenir de l’humanité. Le pillage et le gaspillage des ressources de la terre, la pollution et le non respect de la nature poussent de nombreux jeunes à se mobiliser et à s’intéresser à la politique. Mais dans ce domaine comme dans tous les autres, le réformisme - représenté par les Verts et autres « écologistes » - s’avère impuissant. A nous de démontrer que la lutte contre la pollution et la sauvegarde de la planète passe par le socialisme.

La crise du capitalisme se traduit également par un déclin et un étouffement de l’expression culturelle. Un petit nombre d’entreprises géantes contrôlent le monde du cinéma, de la musique et de l’édition, avec pour conséquence une restriction et un appauvrissement de la production artistique. Quelques vedettes fabriquées de toute pièce et hautement rentables - bien que le plus souvent sans talent - bénéficient d’une diffusion médiatique massive et soutenue, dans l’intérêt des grands actionnaires et au détriment de l’immense majorité de la communauté artistique et culturelle. Les médias sont regroupés dans des grands groupes de presse qui sont eux-mêmes sous la coupe d’un petit nombre de capitalistes. Aucun organe de la grande presse n’est complètement indépendant. Les journalistes subissent des pressions afin de présenter l’information sous un jour favorable aux capitalistes. Entre les mains des grands groupes de l’industrie audiovisuelle et des publicitaires, la télévision, qui pourrait et devrait être un formidable moyen d’élever le niveau culturel de la société, est devenue pour l’essentiel un instrument d’abrutissement, de commerce et de manipulation idéologique. La télévision est utilisée comme un moyen de vendre les produits des grandes multinationales, pour distiller les valeurs de l’individualisme et de la concurrence, et valoriser le rôle de l’actionnaire et de l’entrepreneur.

Les enjeux financiers énormes pour les promoteurs du football, du cyclisme et de l’athlétisme ont eu des conséquences lamentables. La recherche du profit envahit, dénature et corrompt le monde sportif. De manière générale, de par sa domination des médias et des moyens d’expression culturelle, le capitalisme se dresse comme un mur d’argent qui empêche l’expression du talent et de la créativité de la jeunesse, comme de l’immense majorité de la société.

A bien écouter les porte-parole du capitalisme au gouvernement, au MEDEF et dans les médias, on s’aperçoit que du point de vue capitaliste, il y a tout simplement trop de gens qui ont besoin de travailler (d’où le chômage de masse), trop de fonctionnaires, trop de jeunes, trop d’étudiants, trop de retraités, trop d’agriculteurs, trop d’usines, trop de production, trop de services publics, trop de logements sociaux, trop de malades, trop d’hôpitaux - en un mot, la société telle qu’elle est devenue est « en trop » par rapport aux capacités de l’ordre capitaliste.

Ceci exprime le fait que le système capitaliste, dans lequel les moyens de production sont concentrés entre les mains d’une infime minorité de la population, est entré en contradiction totale avec les besoins fondamentaux de la société. C’est un ordre social qui a épuisé ses possibilités de développement. Cette réalité incontournable explique le profond malaise social qui existe en France, et qui conditionnera le cours fondamental des événements politiques et sociaux dans les années à venir. Et c’est cette même réalité qui prépare les bases d’une nouvelle époque révolutionnaire, celle de la révolution socialiste.

La France rurale

Dans les grandes concentrations urbaines, la misère sociale est plus concentrée, et donc plus visible. Cependant, elle est tout aussi présente en milieu rural, notamment chez les travailleurs et petits exploitants frappés de plein fouet par la crise de l’agriculture française.

L’industrie agroalimentaire est, comme le reste de l’économie française, dominée par un petit nombre d’entreprises puissantes. La concentration du capital dans ce secteur a eu pour effet d’éliminer progressivement les exploitations de petite et moyenne taille. En 1946, il y avait six millions de chefs d’exploitation agricole. Aujourd’hui, il n’en reste que 600 000. Les gens qui travaillent dans les petites exploitations restantes sont le plus souvent condamnés à des conditions de vie infernales, et sombrent dans la dette et la pauvreté. Pour une durée de travail hebdomadaire qui peut dépasser 100 heures, beaucoup ne s’en sortent qu’avec les 3/4 du SMIC.

Sans les subventions, la quasi-totalité des exploitations de petites ou de moyenne taille feraient immédiatement faillite. Les agriculteurs véritablement « indépendants » n’existent pratiquement plus. Leur activité revient à respecter les normes et les rendements fixés par l’Etat, qui leur verse en retour des subventions permettant aux exploitations d’exister. En réalité, ce sont pour la plupart des salariés déguisés.

L’avarice des grands groupes et la férocité de la concurrence ont tout tiré vers le bas. En 20 ans, le prix du blé a été divisé par trois. Sous la pression des grandes entreprises de l’industrie agroalimentaire, les produits céréaliers rapportent moins aux exploitants que leur coût de production. Qu’il s’agisse des éleveurs, des céréaliers, des viticulteurs ou des simples salariés, les revenus sont partout en baisse. Les revenus des céréaliers, par exemple, a baissé de 50% en 15 ans. Le vin français, fortement concurrencé par les vins étrangers, se vend de moins en moins bien. Certaines années, la baisse des ventes à l’étranger a frôlé les 20%. En 2004, les ventes des vins de Bordeaux ont chuté de 9%. Bien des petits viticulteurs ne gagnent que l’équivalent du RMI. Dans ce contexte de crise et d’appauvrissement général, les salaires des travailleurs agricoles ont baissé de 15% en 10 ans.

Ceci explique les explosions de colère lors des manifestations comme celles qui se sont produites à Narbonne et ailleurs. En Languedoc-Roussillon, notamment, des viticulteurs sont passés à l’acte en mars 2005 au moyen de saccages de supermarchés et de plasticages des bâtiments de la direction de l’agriculture, à Montpellier et Carcassonne. Ces actions ont été revendiquées par le CRAV, qui a également perpétré des attentats à l’explosif contre des négociants. Le désespoir et la démoralisation du monde rural se lit dans le taux de suicide particulièrement élevé en milieu agricole : 83 pour 100 000, contre 53 pour 100 000 pour l’ensemble de la population.

La modification du rapport de force entre les classes

Aujourd’hui, le salariat constitue 86% de la population active. Ces sont les salariés qui assurent toutes les fonctions essentielles de la société, dans tous ses aspects. Jamais, dans l’histoire de la France, le salariat - qui, pour les marxistes, désigne la même chose que la « classe ouvrière » ou le « prolétariat » - n’a été aussi puissant, y compris sur le plan numérique. L’accroissement de la technologie dans le processus productif et l’évolution de la division du travail correspondant fait que les différentes formes d’activité économique et sociale ont atteint un degré d’interdépendance sans précédent, de sorte que le lancement d’une grève dans un secteur donné - même s’il n’emploie qu’un nombre relativement faible de salariés - peut très rapidement mener à la paralysie de pans entiers de l’économie. La concentration des moyens de production et la division du travail qui accompagnent le développement du capitalisme se traduisent par un accroissement du poids social et économique du salariat, et donc de son pouvoir potentiel, au détriment de toutes les autres classes sociales.

A l’époque de la Commune de Paris, la classe ouvrière ne formait qu’une faible minorité de la population. Dans les années 1930, la population urbaine ne constituait toujours que la moitié de la population totale. Aujourd’hui, la population « rurale » proprement dite ne représente pas plus de 6% de la population totale - et parmi les actifs de cette petite minorité, 85% sont des salariés.

Cette profonde modification dans la composition sociale de la France a des implications majeures en ce qui concerne le rapport de forces entre les classes et, en particulier, en ce qui concerne la capacité de la classe dirigeante française à rétablir son contrôle de la situation dans le contexte d’une confrontation majeure avec le mouvement ouvrier.

Marx disait que la France était un pays où la lutte des classes est toujours menée jusqu’à son terme. A son époque, le poids démographique écrasant de la paysannerie et la place encore prépondérante de celle-ci dans l’économie et dans l’armée faisaient qu’un mouvement révolutionnaire urbain qui ne parvenait pas à s’attirer rapidement la sympathie et le soutien de la France rurale était inévitablement écrasé. Les événements de février-juin 1848 et l’expérience de la Commune de 1871 illustrent bien cette tragique réalité. Même dans les années trente, il n’a fallut que 18 mois, après la grève générale de 1936, pour que le rapport de force s’inverse radicalement en faveur de la classe capitaliste. Dans les conditions de notre époque, cependant, le poids social écrasant du salariat fait que, dès lors que le processus révolutionnaire sera sérieusement engagé, le salariat aura non pas une, mais toute une série d’opportunités pour prendre le pouvoir - sans que, dans les temps de reflux, la classe capitaliste puisse inverser de manière décisive la situation en sa faveur.

En même temps, l’érosion des couches intermédiaires de la société signifie que la forme la plus extrême de la réaction capitaliste - l’instauration d’un régime fasciste - est désormais impossible en France, comme dans l’ensemble des pays européens. La base sociale nécessaire au développement d’un mouvement fasciste de masse n’existe plus.

Cependant, dans un contexte de profonde crise du système capitaliste, si les travailleurs ne parviennent pas à prendre le pouvoir, la classe dirigeante pourrait tenter d’instaurer une dictature de type « bonapartiste », c’est-à-dire un régime autoritaire qui restreint sérieusement la marge d’action des organisations ouvrières et qui muselle ou renverse le Parlement. Ceci dit, au stade actuel, la classe dirigeante ne pourrait faire un pas sérieux dans cette direction sans déclencher une riposte massive - et potentiellement révolutionnaire - du mouvement ouvrier. Ainsi, le passage de Le Pen, au deuxième tour des présidentielles de 2002, a jeté des millions de français dans les rues. L’installation d’un régime bonapartiste durable ne deviendrait possible qu’à la suite d’une série de défaites majeures de la classe ouvrière, qui l’épuiseraient et la démoralisaient au point de ne plus pouvoir opposer de résistance sérieuse. Cependant, il ne s’agirait toujours pas de fascisme - qui est un mouvement contre-révolutionnaire de masse - mais d’un régime bonapartiste s’appuyant essentiellement sur la puissance répressive de la police et de l’armée.

Le terme « fascisme » est souvent utilisé de manière abusive - non seulement par des organisations d’extrême gauche et anarchistes, mais aussi parfois par des militants communistes, socialistes et syndicaux - pour désigner des politiciens particulièrement réactionnaires ou des mouvements d’extrême droite et racistes comme le Front National. Le programme du fascisme est celui de la destruction physique et totale des organisations du mouvement ouvrier, l’exécution ou l’incarcération de ses militants, et la suppression de tous les droits démocratiques et agencements que l’on associe à la démocratie bourgeoise - élections, parlements, etc. Ce programme ne peut être accompli autrement que par la guerre civile, qui nécessite à son tour la mobilisation sous les ordres des fascistes de forces sociales immenses - comme ce fut le cas, par exemple, dans l’Allemagne dans les années 30.

Le Front National abrite sûrement un certain nombre de fanatiques qui souhaitent mettre en place un régime fasciste. Mais le programme du Front National n’est pas fasciste. Il s’agit, en fait, d’une version légèrement plus radicale du programme de l’UMP, conjuguée avec l’utilisation systématique du racisme pour diviser les travailleurs entre eux et pour faire porter aux « étrangers » la responsabilité du chômage, de la pauvreté, de la régression sociale, de la criminalité et de toutes les autres manifestations de la faillite du capitalisme. On entend parfois l’idée que Le Pen est un fasciste, qu’il aspire à mettre en place un régime fasciste, mais qu’il n’ose pas le dire, etc. Nous n’avons pas les moyens de savoir ce qui se passe dans le crâne de cet individu. Mais même si c’était vrai, on ne caractérise pas un mouvement par ce que ses dirigeants en pensent, mais par ce qu’il est réellement, c’est-à-dire par son programme, son action et sa base sociale.

Actuellement, Marine Le Pen cherche à « améliorer l’image » du Front National. La raison en est que les idées et les pratiques ouvertement racistes dont son père a fait abondamment usage imposent des limites étroites aux perspectives organisationnelles et électorales du Front National. Ce parti a déjà connu des scissions et des crises internes. Il en connaîtra d’autres à l’avenir. La « modération » souhaitée par Marine Le Pen signifiera, à terme, la redondance du Front National face à l’UMP. En même temps, comme l’indique de nombreux incidents violents contre des grévistes au cours de ces dernières années, les capitalistes auront recours à des organisations anti-syndicales et anti-communistes violentes pour des opérations d’intimidation et pour donner une « leçon » aux travailleurs insoumis. Cependant, compte tenu du rapport de force qui existe entre le salariat et la classe capitaliste à notre époque, la classe dirigeante ne pourrait opposer à un futur mouvement révolutionnaire que des forces sociales relativement insignifiantes.

La base électorale du Front National est largement composée des couches les plus désespérées, démoralisées et pauvres de la classe ouvrière. Ce sont précisément les couches qui ont le plus souffert de la faillite du réformisme. Ce n’est par hasard que l’émergence du Front National coïncide avec la volte-face du gouvernement socialiste-communiste en 1982-1983. Si les partis de gauche présentaient un programme susceptible de changer concrètement les conditions de vie des couches sociales les plus misérables - ce qui implique des mesures décisives pour briser le pouvoir économique des capitalistes - la base électorale de l’extrême droite disparaîtrait presque complètement.

La courbe ascendante des luttes sociales et politiques

Les conditions économiques actuelles et l’impossibilité de mettre un terme à la régression sociale sur la base du capitalisme constituent les prémisses objectives de la prochaine révolution française. Il s’agira d’une révolution socialiste, qui ne pourra aboutir que par le transfert au salariat du pouvoir économique et étatique. Depuis plusieurs années, nous assistons à une exacerbation de la lutte des classes, à travers des vagues successives de grèves et de manifestations. Plusieurs millions de personnes se sont mobilisées dans des luttes pour la défense de l’emploi, des services publics, de l’Education nationale, des retraites, de la sécurité sociale, contre les mauvaises conditions de travail et de logement, contre la Constitution Européenne, contre la guerre, contre le Front National et le racisme.

Le nombre de grèves reste important, et dans certains secteurs, comme les transports, la courbe du nombre de jours de grève monte d’une manière presque linéaire depuis le début de 1996 (à l’exception de 2002), pour atteindre 505 019 jours de grève en 2003. Dans la Fonction Publique (hors Poste et France Télécom), sur la même période, trois pointes successives sont à relever : 685 916 jours de grève en 1996, 1 459 204 en 2000, et 3 659 607 en 2003. Dans les transports et l’ensemble de la Fonction Publique, le nombre de journées de grève, en 2003, dépasse largement celui enregistré en 1995, à l’époque de la grève générale des transports et des services publics contre le « Plan Juppé ».

Dans le secteur privé, le nombre de jours de grève a fortement augmenté entre 1999 et 2001. Avec le ralentissement de l’économie et le nombre très important de suppressions d’emploi depuis 2001, les grèves sont moins fréquentes. Un autre facteur qui explique cette baisse serait la fin des négociations - et des grèves - provoquées par la mise en application des lois Aubry sur les 35 heures. En 2000, par exemple, 29% des conflits recensés avaient pour motif la réduction du temps de travail. Sur l’ensemble des mouvements de grève, 65% ont eu lieu dans l’industrie, la métallurgie, le textile, l’industrie du tabac, de l’armement, l’agroalimentaire et l’industrie pharmaceutique. Dans près de 30% des cas, il s’agit de mouvements qui ont pour motif la défense de l’emploi. Les secteurs liés aux nouvelles technologies ont été touchés par de nombreux conflits et grèves, notamment dans la microélectronique, la téléphonie et l’informatique.

Les mouvements de grèves ne sont bien évidemment pas la seule expression de la contestation sociale. Des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes qui n’ont jamais fait grève brûlent néanmoins d’indignation et de colère contre l’injustice du capitalisme dans toutes ses formes. D’importantes mobilisations ont eu lieu sur des questions directement politiques, comme par exemple contre la guerre en Irak, ou contre le Front National lors des élections présidentielles en 2002. Ces mobilisations ont produit des manifestations énormes, sans parler des milliers de réunions publiques et de rassemblements qui ont eu lieu pendant la campagne contre la Constitution Européenne.

Au cours de ces dernières années, et en particulier à partir du mouvement de grève massif des dernières semaines de 1995, il y a en France une courbe ascendante de luttes sociales et politiques. Dans cette « école préparatoire », une couche grandissante de la classe ouvrière et de la jeunesse est en train de tirer des conclusions révolutionnaires à partir de son expérience. La réalité de l’impasse dans laquelle le capitalisme a mené la société commence à pénétrer la conscience de cette couche. Ce que Trotsky appelait « le processus moléculaire de la révolution » est actuellement en cours. Bien que de puissantes explosions sociales puissent avoir lieu à court terme, il se pourrait aussi que le processus soit lent et pénible dans un premier temps, et ce d’autant plus qu’aucune organisation suffisamment visible et reconnue par les travailleurs ne fonde son programme et son action sur cette réalité. Mais il finira nécessairement par aboutir.

Le gouvernement Raffarin - avec celui de Villepin, qui prolonge son action - a été le plus réactionnaire que la France ait connu depuis le régime de Vichy. La victoire électorale de la droite, en 2002, était une victoire par défaut, dont le gouvernement Jospin, ainsi que les directions du Parti Socialiste et du Parti Communiste, portent l’entière responsabilité.

La politique mise en œuvre par Jospin était un mélange de réformes et de contre-réformes. La loi sur les 35 heures, les emploi-jeunes et l’introduction de la CMU allaient de pair avec une politique économique qui, sur toutes les questions essentielles, était taillée pour répondre aux exigences réactionnaires des grands groupes capitalistes. L’alignement sur les intérêts capitalistes se traduisait aussi, dans le domaine de la politique étrangère, par l’implication de la France dans deux guerres impérialistes : contre la Serbie, en 1999, et contre l’Afghanistan, en 2001. Sur le plan intérieur, le gouvernement Jospin a mis en œuvre le plus grand programme de privatisations jamais vu dans l’histoire de France. Les travailleurs menacés de licenciement qui se sont tournés vers le gouvernement ont rencontré un mur d’indifférence.

C’est la servilité du gouvernement Jospin face aux capitalistes qui explique la débâcle du 21 avril 2002. Le candidat Jospin a été évincé au premier tour des élections présidentielles, au profit de Jean-Marie Le Pen. Entre les deux tours des présidentielles, et avant d’essuyer une nouvelle défaite quelques semaines plus tard aux législatives, les dirigeants socialistes et communistes ont eu l’occasion de commettre une dernière faute majeure. Au lieu de mettre en évidence le fait que les programmes de l’UMP et du Front National ne diffèrent que dans les détails, ils ont présenté Jacques Chirac comme un « rempart contre le fascisme », canalisant les immenses mobilisations anti-FN - dont les millions de manifestants le 1er mai - au profit de l’UMP. Cette ultime trahison a considérablement renforcé la main de la droite aux législatives et facilité la tâche du gouvernement Raffarin dans les premiers mois de son existence.

Raffarin avait pour mission de rattraper le « retard » de la France - comparé à la Grande-Bretagne, par exemple - dans la démolition des acquis sociaux, des services publics et, de manière générale, de tout ce qui constitue un obstacle au profit capitaliste. Chirac, Raffarin et le MEDEF voulaient faire ce que Thatcher avait fait en Grande-Bretagne dans les années 80 : revenir sur tout ce qui restait des conquêtes sociales du passé.

Ce programme ne pouvait se réaliser qu’au prix d’une série de confrontations majeures avec les travailleurs. Le plus important des affrontements - et le plus riche en enseignements - a été provoqué par la réforme des retraites et la loi sur la décentralisation. Prenant le relais, pour ainsi dire, des manifestations contre la guerre en Irak qui se sont estompées en mars 2003, ce conflit a duré tout le long des mois d’avril et de mai, jusqu’aux derniers jours de juin. Les grèves et les manifestations de cette période étaient les plus importantes jamais vues en France depuis la grève générale des transports, en novembre-décembre 1995. De nombreuses villes de province ont connu les plus grandes manifestations de leur histoire, y compris celles des crises révolutionnaires de 1936 et de 1968. La manifestation parisienne du 13 mai et la manifestation nationale du 25 ont mobilisé entre 400 000 et 600 000 personnes. Le 13 mai, le nombre total de manifestants, à l’échelle nationale, se situait aux alentours de 2 millions de personnes. La police s’est attaquée aux manifestants à plusieurs reprises, comme par exemple devant le Palais Garnier, à Paris. A la faculté de Perpignan, des affrontements violents avec la police ont eu lieu, et des barricades ont été érigées pour tenir les forces de l’ordre à distance.

Malgré la gravité des enjeux, l’humeur des manifestants était optimiste et joyeuse. Cela s’explique en partie par l’ampleur des manifestations elles-mêmes et le soutien massif dont le mouvement jouissait dans les sondages, ce qui ne pouvait que renforcer le moral. Mais ce n’était pas le seul facteur. L’état d’esprit des manifestants s’expliquait surtout par les victoires précédentes de 1995 et de 2000, quand les gouvernements Juppé et Jospin avaient renoncé à la poursuite de leurs projets rétrogrades devant la pression de la rue.

Comme nous l’écrivions alors dans La Riposte : « Le fait est qu’à ce stade, beaucoup de travailleurs ne se rendent pas compte de la gravité de la situation dans laquelle ils se trouvent. Même au niveau des couches les plus militantes du salariat, nombreux sont ceux qui croyaient qu’il suffisait de faire une série de grandes manifestations et de crier sa colère pour que le gouvernement fasse marche arrière. Sur les manifestations, on ne pouvait qu’être frappé par la confiance exubérante, voire la gaieté des participants. On aurait dit un carnaval ! Cette ambiance traduisait un optimisme qui était fondé sur l’idée - erronée, comme la suite des événements allait le démontrer - que si les manifestations étaient assez importantes, les tambours et les sifflets assez assourdissants, les chants assez militants, les masques et effigies assez effrayants, Raffarin ne pouvait que céder. Après tout, Juppé n’avait-il pas reculé en 1995, sans la participation de tous ? Et Jospin n’a-t-il pas cédé en 2000 ? Mais les temps ont changé et, pour ainsi dire, le carnaval est terminé. »

A partir de la journée de mobilisation du 19 juin, le mouvement s’est estompé. A la différence de Juppé, Raffarin n’a pas cédé, malgré l’ampleur impressionnante des manifestations. La gravité de la situation dans laquelle se trouve le capitalisme impose à ses représentants une attitude plus implacable. La régression sociale est devenue une nécessité absolue du point de vue du capitalisme français. Dans le passé, le désir de couper court la contestation ou la crainte des conséquences électorales incitaient les gouvernements à remettre à plus tard les mesures les plus impopulaires. Mais aujourd’hui, compte tenu du recul du capitalisme français sur les marchés intérieur et extérieur, et le besoin impérieux de trouver de nouvelles sources de profit, les capitalistes ne peuvent plus attendre.

Depuis cette défaite, il y a eu bien d’autres manifestations et mouvements de grève, mais l’humeur de leurs participants a changé perceptiblement. Elle est plus sobre, plus amère, plus inquiète. Ce changement est lourd de signification. Les travailleurs qui ont participé directement dans les grèves et manifestations, ainsi qu’une partie non négligeable des millions de travailleurs et de jeunes qui étaient solidaires avec leur combat, commencent à prendre conscience du fait que la situation n’est plus comme avant, que les obstacles sont beaucoup plus difficiles à surmonter que ce qu’ils pensaient jusqu’alors, et que des manifestations ou même des grèves importantes ne suffisent plus pour défendre leurs intérêts.

Malgré l’élan, l’enthousiasme et la détermination des grévistes et manifestants, le comportement des directions syndicales a fini par condamner le mouvement. En signant un accord avec le gouvernement, moins de 48 heures après les manifestations colossales du 13 mai, le dirigeant de la CFDT, François Chérèque, a cyniquement trahi les travailleurs. Les fédérations CFDT ont appris la nouvelle en même temps que le reste de la population, par la radio et la télévision. Les dirigeants de Force Ouvrière n’ont pas hésité à jouer avec des mots d’ordre radicaux, comme celui de « grève générale », mais n’avaient bien évidemment aucune intention de les mettre en application.

Une fois de plus, lors des manifestations du printemps 2003, les syndicats CGT ont démontré leur capacité de mobilisation. A côté des syndicats de l’enseignement, ils formaient la partie la plus importante des cortèges. Mais dans une lutte de cette envergure, la question de la direction du mouvement est décisive. Or, depuis de nombreuses années, la direction autour de Bernard Thibault s’efforce de réorienter la CGT dans le sens de ce qu’il appelle un « syndicalisme de proposition et de négociation » et non plus de « confrontation », c’est-à-dire, en clair, un syndicalisme qui cherche à s’entendre avec le patronat et les gouvernements - y compris de droite - plutôt que de lutter.

La revendication principale de Thibault - pour ne pas dire la seule - était que le gouvernement devait rouvrir des négociations avec les syndicats. Il était d’accord, disait-il, avec la nécessité d’une réforme, mais voulait en discuter les détails avec le gouvernement. Ceci voulait dire, en clair, qu’il considérait la dégradation des retraites comme étant inévitable, puisqu’il n’y avait bien évidemment aucune possibilité que des discussions avec Raffarin débouchent sur leur amélioration. Au fond, il n’y avait rien à négocier, et le gouvernement ne disait pas autre chose. La direction confédérale n’a pris aucune initiative susceptible de renforcer et généraliser le mouvement de grève. Pendant les manifestations du 13 mai, par exemple, il s’est dissocié publiquement des salariés de la RATP qui avaient voté la poursuite de leur mouvement de grève.

Il fallait exiger non pas des négociations, mais le retrait pur et simple de la réforme des retraites, en même temps que la dissolution immédiate de l’Assemblée nationale et l’organisation d’élections législatives pour balayer le gouvernement de droite. Au lieu de chercher à limiter l’ampleur de l’action, il fallait s’adresser hardiment à l’ensemble des travailleurs du secteur public et privé, leur expliquer franchement que les mouvements de grève partiels et les manifestations n’allaient pas suffire, organiser des assemblées générales auxquelles les salariés non syndiqués pouvaient participer et s’efforcer par tous les moyens possibles de lancer une grève générale de 24 ou 48 heures pour l’abandon de réformes et la convocation d’élections législatives.

Compte tenu des enjeux, ce n’était que par une approche militante et audacieuse de ce genre que la lutte avait des chances d’aboutir. Certes, rien ne pouvait en garantir d’avance le succès, mais même dans le cas d’une défaite, cette démarche aurait au moins donné un exemple de la façon de mener un combat contre un gouvernement aussi réactionnaire que celui de Raffarin. La trahison flagrante de François Chérèque, d’une part, et l’attitude conciliante et restrictive des directions confédérales de la CGT et de FO, d’autre part, ont été les causes principales de la défaite du printemps 2003.

Malgré le problème posé par le caractère réformiste des bureaucraties syndicales, le pouvoir de celles-ci ne devrait pas être exagéré. Dans son histoire, la classe ouvrière française a démontré à maintes reprises, et à une échelle de masse, l’extraordinaire courage, la combativité, la détermination et l’esprit d’initiative dont elle est capable. Il suffit de connaître les hommes et les femmes qui ont participé aux innombrables luttes contre des fermetures, des délocalisations ou des licenciements pour sentir la trempe et la détermination de ces « soldats inconnus » de la lutte des classes. La lutte contre la privatisation de la SNCM, à Marseille et en Corse, constitue un exemple magnifique de l’audace, de l’organisation et de la résistance dont les travailleurs sont capables quand ils décident de passer à l’action. Pendant que de tristes académiciens et divers « sociologues » radotent bêtement sur le thème de la disparition du salariat et de la lutte des classes, la réalité de la société moderne confère au salariat une puissance potentielle beaucoup plus grande que celle des générations précédentes. Il s’agit d’une puissance « potentielle » dans le sens où les travailleurs doivent prendre conscience de cette puissance et de la nécessité d’en faire usage. Pour reprendre l’expression de Marx, ils doivent devenir non seulement une classe en soi, mais aussi une classe pour soi. Dès lors, aucune force sur terre ne pourra arrêter la marche en avant des travailleurs et de la jeunesse française pour prendre les reines de la société en main et éradiquer la cause de leurs souffrances.

Les limites du syndicalisme

Le mouvement syndical