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Les relations internationales à l’aube du 21ème siècle, ou "le nouveau désordre mondial"
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 Les relations internationales à l’aube du 21ème siècle, ou

Le nouveau visage de la guerre

Il y a tout juste cent ans, Kropotkine écrivait que la guerre était la "condition normale" de l’Europe. Et pourtant, pendant une longue période — près d’un demi-siècle — la réalité a semblé démentir cette désolante perspective. Dans la foulée de la deuxième guerre mondiale, le capitalisme mondial a connu une période de forte croissance économique. Cette croissance, conjuguée avec le partage du monde entre l’impérialisme américain et l’URSS, constituait la base objective d’une relative stabilité des relations entre les classes et entre les États nationaux. La soi-disant "paix" des cinquante années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale s’explique par l’équilibre de la terreur entre la puissance du stalinisme russe d’une part, et celle de l’impérialisme américain de l’autre. C’est cette lutte entre deux systèmes sociaux mutuellement antagoniques que l’on appela "guerre froide". Aujourd’hui, cet équilibre a été renversé.

Les deux camps avaient divisé le monde le monde entier en blocs et en zones d’influences apparemment immuables. A l’époque, l’agression contre la Yougoslavie ou le bombardement de l’Irak auraient été hors de question. De tels événements auraient signifié une guerre entre l’Union Soviétique et les États-Unis. Or, une telle guerre était précisément impossible pendant un demi-siècle, pour des raisons anticipées par Friedrich Engels il y a plus de cent ans. En effet, vers la fin de sa vie, Engels avait postulé que les moyens de destruction accumulés par les puissances européennes avaient atteint un niveau qui rendait improbable une nouvelle guerre européenne. A son époque, l’idée de Engels n’était pas valable, comme l’a démontré le grand carnage de 1914-1918. Par contre, elle l’était pour la deuxième moitié du vingtième siècle. Au cours de cette période "paisible", aucune des contradictions fondamentales entre les intérêts des différents camps de domination internationale n’était résolue. Bien au contraire. D’énormes contradictions s’accumulaient, comme en témoigne la folle course aux armements qui dévorait une part importante des richesses. La question est de savoir pourquoi ces contradictions n’ont pas mené à une guerre entre les États-Unis et l’Union Soviétique.

Jusqu’à la révolution française, les armées permanentes n’existaient pas. Les États monarchiques du 18ème siècle entretenaient de petites armées professionnelles. La révolution française bouleversa cette situation. Avant la révolution française, il n’était pas rare de voir des généraux de camps opposés conclure un "accord de gentilhomme" et décider à l’amiable de qui avait "gagné", évitant ainsi d’engager la bataille. C’est que la guerre était alors une affaire très coûteuse ! Cette pratique fut compromise, d’abord par la guerre révolutionnaire d’indépendance en Amérique du Nord, lorsque les milices coloniales ont refusé, pour reprendre l’expression d’Engels, de danser le menuet militaire avec les forces de la couronne anglaise. Mais elle fut définitivement détruite par la révolution française, qui, pour la première fois, présenta à l’Europe réactionnaire et féodale le spectacle d’un peuple révolutionnaire en armes.

De brillants généraux révolutionnaires comme Lazare Carnot développèrent des tactiques et des méthodes entièrement nouvelles, notamment la "levée en masse", mobilisant un peuple tout entier capable de l’emporter sur tout ce qu’il trouve sur son chemin. Bismarck retint cela de la révolution française. Déjà en 1807 Hardenberg écrit au roi de Prusse : "Nous devons faire d’en haut ce que les Français ont fait d’en bas." Les Prussiens se sont inspirés de l’idée d’un "peuple en armes" de Carnot, mais en la mettant au service d’un militarisme réactionnaire. La machine militaire prussienne emporta une série de victoires spectaculaires. Ceci permit au junker conservateur Bismarck de réaliser l’unification allemande, une tâche historiquement progressiste, même si elle était accomplie d’une façon réactionnaire, c’est-à-dire sous la domination de la Prusse aristocratique et bureaucratique.

Dès les années 1890, l’État prussien, depuis toujours de caractère militariste, était devenu un monstre énorme, consacrant à l’armement d’immenses sommes. Les Français, entre autres, ont naturellement suivi cette tendance. L’Europe toute entière se transformait alors en un immense camp militaire. Se rendant compte de l’accroissement des moyens militaires de l’Allemagne et des autres puissances, ainsi que du développement des nouveaux moyens de destruction, Engels en conclua que l’effondrement des États pourrait bien en être la conséquence. Il pensa également qu’une nouvelle guerre européenne était devenue fort improbable. Le cours ultérieur de l’histoire donna tort à Engels sur ce point. Les antagonismes entre l’Allemagne, la France, l’Angleterre, la Russie et l’Autriche-Hongrie menèrent à la première guerre mondiale, dont la mèche fut allumée dans les Balkans. Cette guerre causa la mort d’au moins dix millions de personnes et a réduit l’Europe à un tas de ruines. La deuxième guerre mondiale, quant à elle, fit 55 millions de morts et a bien failli mener à la destruction de la civilisation humaine. Cependant, même si Engels se trompait à son époque, en estimant que la guerre y était devenue trop coûteuse, ses arguments sont valables aujourd’hui. Ce que décrivait Engels concernant les dépenses d’armement et le militarisme n’a rien de comparable à la situation actuelle. Ces temps-ci, les dépenses annuelles d’armement, à l’échelle mondiale, dépassent les mille milliards de dollars.

Ce fut une période de "paix", du moins en ce qui concerne les grandes puissances. Pour la majeure partie de la terre, la paix est restée un rêve hors de portée. Ces 50 dernières années, le monde n’a connu que 17 jours de paix. Sans cesse des guerres se déroulaient quelque part dans le monde, généralement dans les pays sous-développés. Il y a eu de longues guerres de libération au Kenya, en Algérie, en Angola, au Mozambique et ailleurs. Il y a eu des guerres importantes menées par des "intermédiaires", comme la guerre au Nicaragua ou en Afghanistan. Il y a eu, entre autres, la guerre de Corée et celle du Vietnam, la guerre du Golfe, et finalement la guerre au Kosovo, qui fut la première guerre européenne depuis cinquante ans. La guerre au Kosovo constitue un tournant décisif qui aura toutes sortes de répercussions bien au-delà des questions qui se posent immédiatement dans les Balkans.

La question de la guerre se pose de manière concrète. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de guerres entre les grandes puissances depuis cinquante ans ? Pourquoi, malgré toutes les contradictions criantes, n’y a-t-il pas eu de guerres entre la Russie et les États-Unis ? La réponse est évidente. Avec le développement des armes nucléaires, la nature même de la guerre a changé. La classe capitaliste ne part pas en guerre pour assouvir des envies de sensations fortes, ou par patriotisme, ou pour sauver les Kosovars, ou pour sauver la Belgique, ou pour un quelconque objectif de cet ordre. Elle fait la guerre en vue du profit, pour des marchés, pour des matières premières et pour des zones d’influence. Les capitalistes ne font pas non plus la guerre pour tuer des gens. Le but des guerres capitalistes est de conquérir des marchés, pas d’exterminer des populations entières. Or justement, une guerre nucléaire aurait abouti à la destruction, au minimum, de la Russie et des États-Unis. Ceci n’a aucun sens du point de vue du capitalisme. Ceci dit, certains généraux insensés se sont livrés à des calculs arithmétiques afin de prouver que même si une guerre nucléaire devait tuer quelques dizaines de millions d’Américains, ce n’était pas si grave puisque les États-Unis en sortiraient vainqueur ; un point de vue que l’establishment américain n’a pas pris au sérieux et qui ne fait que confirmer l’appréciation portée par le président Truman sur les capacités intellectuelles des chefs militaires américains, lorsqu’il disait que la guerre était une affaire beaucoup trop grave pour être confiée aux généraux.

Comparées aux sommes d’argent consacrées de nos jours aux armements, les dépenses militaires de Bismarck ou même de Hitler sont des pacotilles. Après la chute du mur de Berlin, on a beaucoup entendu parler en Occident des "dividendes de la paix". La perspective avancée était celle d’un nouvel ordre mondial grâce auquel les hommes allaient pouvoir jouir d’une longue période de paix et de prospérité sous l’aile protectrice des États-Unis, la seule super-puissance mondiale. Dans les faits, il en a été autrement. L’encre du discours de Georges Bush n’était pas encore sèche quand la guerre du Golfe a éclaté. Et maintenant, au Kosovo, nous venons de vivre la première guerre sur le sol européen depuis 1945.

Loin de se désarmer, les États-Unis continuent à s’armer jusqu’aux dents. Aux États-Unis, 804 dollars par habitant et par an sont dépensés en armement. La France occupe la deuxième place du palmarès, avec une dépense annuelle de 642 dollars par habitant. En Grande-Bretagne, un pays qui, malgré la perte définitive de son importance économique et industrielle, aime faire semblant de figurer encore parmi les grandes puissances, le chiffre correspondant est de 484 dollars, une somme absurde pour un pays qui a été relégué depuis longtemps aux derniers rangs des grandes puissances mondiales. Pendant la guerre du Kosovo, Tony Blair s’est comporté comme le représentant d’une super-puissance. Mais sa tentative d’imiter Churchill n’a trompé personne. Étant donnés les doutes et les hésitations des autres alliés européens, Clinton était enclin à brosser son ami de Londres dans le sens du poil et, du moins pour le moment, à conforter ses illusions de grandeur. D’autres, aux États-Unis, n’y voyaient rien d’amusant. Ils murmuraient que les Britanniques, avec leurs cris perçants en faveur de la "guerre à outrance", voulaient en fait se battre jusqu’à la dernière goutte de sang américain. Car, dans l’éventualité d’une intervention terrestre, c’eut été aux Américains, et non aux Britanniques ou aux Français, d’assurer le plus dur des combats et d’essuyer la majeure partie des pertes.

La question se pose : quelle est la finalité de cette course aux armements ? Pendant la guerre froide, elle s’expliquait par le prétendu danger de l’URSS. Mais cette excuse n’est plus valable. La raison "officielle" est le besoin de sauvegarder la paix et la démocratie. Ceci ne convaincra personne qui est capable de réfléchir. Les démarches des impérialistes sont déterminées uniquement par ce que les Allemands appellent la realpolitik, c’est à dire le calcul le plus cynique de leurs intérêts propres. Bien sûr, aux yeux de l’opinion publique, la diplomatie doit toujours être présentée sous une lumière flatteuse ("missions humanitaires", "forces de maintien de la paix", "politique étrangère éthique" et ainsi de suite). Ceci n’a rien de nouveau. Le cynisme et l’égoïsme sont depuis toujours le fil conducteur de la diplomatie capitaliste. Par exemple, quand il convenait d’apaiser Hitler dans l’espoir qu’il tournerait son attention vers l’Est et attaquerait l’Union Soviétique, la classe dirigeante "démocratique" de la Grande Bretagne n’a pas hésité à offrir la Tchécoslovaquie à la tendre bienveillance des Nazis, tel un homme qui jette un os à un chien affamé. En évoquant la Tchécoslovaquie, en 1938, le Premier ministre Chamberlain la décrivait comme "un pays lointain, dont nous connaissons peu de choses".

La guerre entre l’Iran et l’Irak a provoqué la mort d’un million d’hommes. Mais ce conflit n’a guère retenu l’attention puisqu’il ne touchait pas les intérêts vitaux de l’occident. En fait, que les Irakiens et les Iraniens se massacrent mutuellement arrangeait plutôt les affaires de l’Occident, puisque cela menait à l’épuisement des deux camps. En vérité, Saddam Hussein a été vivement encouragé et fourni en armes par la Grande-Bretagne et les États-Unis, jusqu’au moment où, avec l’invasion du Koweït, il leur a marché sur les pieds. La même indifférence cynique s’est manifestée dans l’attitude de l’Occident envers l’horreur du génocide rwandais. Ces exemples ne servent qu’à souligner l’hypocrisie des interventions prétendument "humanitaires" de l’impérialisme en Bosnie, au Kosovo, ou au Timor Oriental. Dans chaque cas, il importe de dissiper le brouillard diplomatique afin d’exposer les intérêts de classe que voilent les manœuvres et la propagande officielle.

Derrière les discours sur l’aide humanitaire et le maintien de la paix se cachent des intérêts égoïstes sordides. La guerre des États-Unis contre l’Irak n’était pas d’avantage motivée par le sort du pauvre petit Koweït que la première guerre mondiale ne l’était par celui de la Belgique. Le souci principal des États-Unis concernait la menace constituée par l’augmentation significative du pouvoir de l’Irak dans une région stratégiquement importante pour la fourniture de pétrole aux États-Unis. Le bombardement de l’Irak adressait un avertissement aux peuples du Moyen-Orient et du Golfe : "Si vous sortez du droit chemin, voyez ce qu’on vous fera !" Presque dix ans plus tard, le bombardement de l’Irak se poursuit, même s’il est évident aux yeux de tous que l’Irak est à terre et ne peut en aucun cas constituer une menace sérieuse pour les États-Unis. Les bombardements et le harcèlement militaire sont accompagnés d’un embargo économique non moins monstrueux, qui comprend, entre autres, une interdiction d’importer des crayons — décidément de très dangereuses armes dans les mains des écoliers irakiens !

Les pays sous-développés et les limites de la puissance américaine

Le fait que l’impérialisme américain soit devenu la seule puissance mondiale de cette envergure, loin devant les autres, crée une situation internationale sans précédant. Les États-Unis sont aujourd’hui la puissance la plus contre-révolutionnaire que l’histoire ait jamais connue. Elle est toujours prête à user de tous les moyens pour ébranler les gouvernements qui lui déplaisent. En Afrique, en Asie, en Amérique latine, elle n’hésite pas à donner de l’aide aux pires bandits, pourvu que ceux-ci s’attaquent aux forces qu’elle estime s’opposer à ses intérêts stratégiques.

Ces cinquante dernières années, le bas prix des matières premières a joué un rôle vital dans le développement du capitalisme occidental. Cela n’est pas une considération de second ordre. Le contrôle des débouchés du pétrole et des autres matières premières est un facteur majeur de la politique internationale des États-Unis, ainsi que des autres puissances impérialistes. C’est pourquoi ils sont prêts à recourir aux méthodes les plus brutales pour intimider les peuples du monde sous-développé.

Au cours de ces années de "paix" mondiale évoquées plus haut, le phénomène le plus marquant a été la révolution anti-coloniale. Ce fut le plus grand mouvement des peuples depuis la chute de l’empire romain : en Chine, en Inde, en Indochine, en Afrique, ce magnifique soulèvement des peuples opprimés a mobilisé des centaines de millions d’hommes et de femmes qui n’étaient guère plus que des esclaves, des bêtes de somme. L’histoire ne connaît rien de comparable à cette lutte des peuples pour leur émancipation sociale et nationale.

Dans cette lutte titanique, l’impérialisme fut vaincu. Ce mouvement fortement progressiste a été anticipé par le dirigeant de la révolution russe Léon Trotsky, à la veille de la deuxième guerre mondiale. Trotsky écrivait alors qu’à terme il ne serait plus possible de soumettre les peuples coloniaux par des moyens directs. Les impérialistes britanniques ont été les premiers à comprendre cette réalité. Ils ont vu qu’il était impossible d’asservir les populations coloniales, en Afrique et en Inde, par la force militaire. Les Britanniques ont été expulsés par un mouvement de masse. On ne sait pas, généralement, que l’impérialisme britannique a conquis l’Inde et s’y est établi au moyen de troupes indiennes. Autrement, ils n’auraient pas pu y maintenir leur contrôle. Avant la conquête, l’Inde était morcelée en de nombreux petits États. Il n’y avait pas de conscience nationale indienne. Paradoxalement, c’est l’impérialisme britannique qui a crée une conscience nationale en Inde. Lors du soulèvement populaire en 1947, le gouvernement britannique a demandé au général Auchinleck combien de temps il pensait pouvoir tenir en Inde. Les Britanniques étaient confrontés à des mutineries dans l’armée, à des émeutes, des grèves et des manifestations. Le général a répondu : "Pas plus que trois jours". Dès lors que le peuple indien a pris conscience de lui-même en tant que nation et s’est retourné contre ses oppresseurs, ce fut le début de la fin de la domination directe de la Grande-Bretagne.

Dans un pays après l’autre, les impérialistes étaient forcés de renoncer au contrôle militaire et bureaucratique de leurs possessions coloniales. En France, De Gaulle était confronté à la même réalité en 1958. Arrivé au pouvoir sur le slogan de l’Algérie française, il s’est rendu compte de ce que lui coûtait la guerre contre le peuple algérien, et a décidé de se retirer. Il en est résulté une crise sociale et politique qui aurait bien pu mener à une révolution, si le PCF avait eu une politique réellement communiste. Ceci indique à quel point une révolution anti-coloniale peut avoir de profonds effets dans les métropoles. La même chose s’est produite au Portugal en 1974-75, lorsque la tentative de soumettre l’Angola, le Mozambique et la Guinée-Bissau a déclenché une révolution au Portugal. Enfin, en 1960, la Belgique a du quitter le Congo, après avoir délibérément provoqué le chaos qui y règne aujourd’hui.

La révolution anti-coloniale fut une grande victoire, un grand pas en avant. Mais dans le cadre du capitalisme, aucun des problèmes fondamentaux de ces pays ne pouvait trouver de solution. Après un demi-siècle de soi-disant indépendance, la classe capitaliste n’a résolu les problèmes ni du Pakistan, ni de l’Inde. Le problème agraire n’y est pas résolu, pas plus que celui de la modernisation de la société. En Inde (et aussi dans certaines régions du Pakistan) le système des castes, cette relique du passé féodal, est toujours en place. Ni l’Inde ni le Pakistan n’ont résolu non plus le problème national, dont les conséquences peuvent être explosives, en particulier dans le Kashmir. En réalité, aucun de ces pays, en dépit des ornements de leur indépendance formelle, n’est réellement libre. Au contraire, ils sont aujourd’hui plus encore sous domination impérialiste qu’ils ne l’étaient il y a 50 ans.

Les récents développements du sous-continent indien révèlent l’existence d’insoutenables contradictions. Les deux puissances nucléaires (Inde et Pakistan) ont frôlé la guerre. Pour détourner l’attention du grand désordre qui règne au Pakistan, Nawaz Sharif a fait un coup de bluff désespéré au Kashmir. Peut-être voulait-il profiter de la crise gouvernementale en Inde ; quoi qu’il en soit, dans ces événements les Pakistanais ont non seulement échoué, mais en outre cet échec a déclenché le processus qui a mené au coup d’État. Les Pakistanais ont essayé d’occuper des territoires, dans les montagnes du Kashmir. Au lieu de les reprendre, l’armée indienne a perdu des centaines d’hommes. Étant donné les difficultés que représente un assaut frontal à de telles hauteurs, l’armée indienne considérait activement la possibilité de lancer une manœuvre latérale, ce qui serait revenu à violer la frontière avec le Pakistan. Une telle initiative aurait rendu inévitable une guerre ouverte et aux conséquences incalculables entre les deux pays. Seule la pression exercée sur Nawaz Sharif par Washington a permis d’éviter une telle perspective. Mais en cherchant à se justifier devant l’opinion publique pakistanaise, Nawaz Sharif a commis l’erreur impardonnable de faire porter à l’armée la responsabilité de la défaite. Son sort en fut scellé, et immédiatement un nouveau coup d’État militaire secouait le Pakistan. Ces événements à eux seuls révèlent l’impasse totale du capitalisme dans les pays ex-coloniaux. Inutile de dire, en outre, que le problème du Kashmir n’est pas résolu, et porte en lui les germes de nouvelles guerres.

Partout les pays ex-coloniaux sont ravagés par la guerre et l’instabilité. Il est impossible pour eux de résoudre leurs problèmes dans le cadre du capitalisme qui, comme le disait Lénine, est "une horreur sans fin". En ce moment, en Afrique, se déroulent quatre ou cinq terribles guerres, caractérisées par des massacres ethniques, et même des irruptions de cannibalisme. Certaines de ces guerres se déroulent dans des pays potentiellement très riches, comme l’Angola, ou le Congo. Avec une hypocrisie caractéristique, les impérialistes font la moue et publient des articles plus ou moins racistes qui présentent les Africains comme de sauvages sous-hommes. Les guerres y sont décrites comme des guerres tribales alors qu’en réalité la plupart d’entre elles sont des guerres par procuration que se livrent les puissances capitalistes dans leur lutte pour acquérir des marchés et des matières premières. Des pays comme l’Angola ou le Congo possèdent d’énormes ressources minérales qui suscitent beaucoup d’intérêt chez les impérialistes. Le cas du Congo est particulièrement frappant. Ce pays potentiellement riche a été réduit à l’état de poussière. De vastes régions du pays sont sous le contrôle des rebelles et des troupes étrangères. Le Zimbabwe, l’Angola et la Namibie soutiennent le gouvernement de Kabila, qui ne maîtrise pas la moitié du pays. L’Uganda et le Rwanda contrôlent les rebelles, et le Burundi y intervient également. Tous attendent de pouvoir mettre la main sur les mines du Congo, ou sur toute autre richesse naturelle. En dépit de toutes les tentatives de cessez-le-feu, le conflit du Congo se poursuit. C’est une guerre réactionnaire des deux côtés. Les États-Unis et la France se livrent bataille sur le territoire africain à travers des armées intermédiaires. Aussi sont-ils très largement responsables de tout le chaos qui vient d’être évoqué.  

Jamais dans l’histoire n’a existé de puissance militaire et économique aussi colossale que l’actuel impérialisme américain. Jamais la planète n’a été si largement dominée par un seul pays. Dans ses relations avec les autres pays les États-Unis font preuve d’une extraordinaire arrogance. A l’égard de la Yougoslavie, la position initiale de Washington était : "Faites ce qu’on vous dit ou nous vous bombarderons." Cependant, à y regarder de plus près, on se rend compte que le colosse a des pieds d’argile. Sa puissance est limitée y compris dans les domaines où il semble invincible. A ce propos, Trotsky avait prévu que les États-Unis sortiraient vainqueurs de la deuxième guerre mondiale et domineraient alors le monde, mais il ajoutait que ses fondations seraient "chargées de dynamite". Nous en sommes précisément là. Si, il y a un siècle, l’impérialisme britannique a pu tirer d’alléchants profits de la mise à feu et à sang de ses colonies. Les États-Unis ont hérité de la Grande-Bretagne le rôle de gendarme du monde, mais dans un contexte complètement différent. En période de déclin du capitalisme, les États-Unis vont beaucoup plus perdre que gagner à ce jeu. A long terme, les inconvénients de ce rôle auront de profonds effets sociaux au sein même des États-Unis. Les récentes manifestations qui se sont déroulées à Seattle, lors de la conférence de l’OMC, sont une illustration graphique de cette réalité.

La guerre du Vietnam fut un tournant de l’histoire. C’était, de toute l’histoire des États-Unis, la première qu’ils perdaient. Ce traumatisme a contribué à former un comportement bien particulier de la classe dirigeante américaine en ce qui concerne la guerre. N’oublions d’ailleurs pas que l’impérialisme américain n’a pas été battu au Vietnam, mais à l’intérieur de ses propres frontières. Il y a eu un soulèvement, une mobilisation des masses américaines, dont les connotations étaient révolutionnaires. L’armée américaine au Vietnam était tellement démoralisée qu’un général américain a déclaré que l’humeur des troupes n’évoquait rien de moins que la situation de Petrograd en 1917. La plus importante puissance impérialiste jamais vue dans l’histoire devait reculer devant une armée paysanne marchant pieds nus. Cela eut de profonds effets sur la stratégie militaire des États-Unis.

Après la guerre du Vietnam, l’impérialisme américain ne peut plus envisager une intervention terrestre dans aucun pays, exception faite de l’Arabie Saoudite. Du fait de l’importance de l’Arabie Saoudite pour l’économie américaine, les États-Unis, si nécessaire, seraient poussés à intervenir, probablement jusqu’à l’occupation des aires littorales, où se trouve le pétrole, ne laissant que le désert aux Saoudiens. L’Arabie Saoudite est extrêmement instable. Sa dette publique s’élève à présent à 10% du P.N.B. La clique dirigeante qui s’appuie sur la famille royale ne peut plus se permettre les grandes concessions qu’elle faisait, dans le passé, à la population. Les divisions au sommet de la société que reflètent les querelles au sein de la famille royale, sont l’expression des tensions qui s’amplifient dans la société saoudienne. Le spectre de la révolution hante la péninsule arabique. Et pas seulement en Arabie Saoudite. Du fait des fluctuations violentes que subit le prix du pétrole, il n’y a pas un seul régime capitaliste stable dans tout le Moyen-Orient.

L’histoire des révolutions nous montre que celles-ci commencent non à la base, mais au sommet, par des divisions au sein de la classe dominante. Le célèbre sociologue et historien français Alexis de Tocqueville a étudié ce processus en détail et décrit ce qui se passe lorsque l’ancien régime rentre en pleine crise. Une partie de la classe dominante dit : si l’on ne réforme pas, il y aura une révolution ; l’autre partie dit : si on réforme, il y aura une révolution... et les deux ont raison. Cette analyse correspond parfaitement à la situation à laquelle la monarchie arabe fait face en ce moment. Ces régimes semblent à première vue prospères et très stables. L’Arabie Saoudite, le Bahrain et le Koweït sont tous dirigés par des familles royales, ainsi que la Jordanie et le Maroc. Et cependant il n’est pas une seule de ces familles qui ne soit divisée. C’est l’indication d’un développement de tensions révolutionnaires dans ces sociétés.

Partout le spectre de la révolution commence à réapparaître. En Iran, après 20 ans de réaction fondamentaliste, sous le régime des Mullahs, la population se réveille. Comme toujours, le mouvement commence par les étudiants et les intellectuels, les plus précis baromètres des tensions cachées de la société. Les manifestations de masse de l’an dernier ont servi à avertir le régime que la patience de la population est épuisée. L’explosion des étudiants inaugure une nouvelle révolution iranienne. Certes le mouvement s’est replié depuis l’été, face à une terrible répression. Mais il refera inévitablement surface, et doublement vigoureux. Les stratèges du Capital en sont très vite arrivés aux mêmes conclusions que nous-mêmes. Dans un récent numéro du Business News, on peut lire : "Plusieurs observateurs des émeutes de juillet dernier ont interprété les affrontements entre les étudiants d’un côté, la police et la racaille religieuse d’extrême droite de l’autre, comme un avertissement au sujet de ce qui se passerait si le gouvernement ne cédait pas. "Khatami est notre dernière chance pour une réforme pacifique" a déclaré Ali Rezar-Alavi-Tabar, un éditeur du Sobh-e-Emrooz journal à Téhéran, et aussi un soutien clé de Khatami."

Ces événements sont une anticipation d’un processus qui va prochainement traverser le Golfe et le Moyen-Orient. Ils sont très importants non seulement pour l’Iran, mais aussi pour la révolution à l’échelle mondiale et font certainement trembler la classe dirigeante américaine. L’Iran n’est pas un pays quelconque. C’est un pays d’une importance stratégique décisive. Or, c’est ici que nous touchons aux limites de l’impérialisme américain. L’Iran était tout aussi stratégique en 1979, mais il était hors de question pour les Américains de tenter une intervention pour sauver le Shah, leur allié. Ils en étaient réduits à observer, dans une rage impuissante, le renversement du Shah et la mise à sac de leur ambassade. Si les États-Unis ne pouvaient pas intervenir en 1979, comment le pourraient-ils aujourd’hui face à une nouvelle révolution iranienne ?

Une telle évolution aurait des implications dans tout le Moyen-Orient. Les États-Unis seraient partout sur la défensive. Et si, comme c’est hautement probable, ils décidaient d’intervenir en Arabie Saoudite pour protéger leurs intérêts liés au pétrole, cela provoquerait des mouvements sociaux dans chaque pays du Moyen-Orient. Pas une ambassade américaine ne resterait debout. Et les effets s’en feraient sentir jusqu’en Asie, en Afrique et en Amérique Latine. Cet orage qui menace d’éclater explique pourquoi les impérialismes américain, britannique et français sont en train de s’armer massivement. Quoi qu’il en soit, les limites de la puissance de l’impérialisme sont révélées par le fait que, depuis la guerre du Vietnam, le Pentagone se refuse, dans la mesure du possible, au déploiement de troupes terrestres. Durant ces 20 dernières années, si l’on fait exception de l’Irak, il ne s’y est résolu que lorsqu’il s’agissait de petits et faibles pays. Et même là, chaque fois, cela a fini soit pas très bien, soit carrément mal. Au Liban et en Somalie, les États-Unis en ont même été réduits à l’humiliation du retrait de leurs troupes. Selon l’agence Stratfor : "L’intervention en Iraq fut la première d’une série incluant la Somalie, Haïti, la Bosnie, et, maintenant, le Kosovo. Toutes n’ont pas bien fini. La Somalie était, dans une certaine mesure, un échec. L’invasion de Haïti a destitué le gouvernement en place, mais nul n’oserait affirmer que cela a sorti le pays de sa misère. En Bosnie, l’intervention de courte durée annoncée s’est transformée en occupation permanente. Mais aucune de ces interventions n’a forcé les États-Unis à faire face à la question fondamentale : quelles sont les limites de la puissance américaine ?" (Rapport Stratfor du 3 mai 1999).

Ceci explique la vive opposition américaine à un déploiement terrestre au Kosovo, et sa préférence pour une intervention aérienne. Les États-Unis ne doutaient pas un instant qu’ils auraient perdu beaucoup d’hommes dans une intervention terrestre. Et cela aurait des répercussions considérables sur les populations des pays de l’OTAN, et tout particulièrement sur la population américaine elle-même. Les manifestations à Seattle eussent parues insignifiantes comparées aux mouvements sociaux s’opposant à la guerre. Heureusement pour Clinton, un accord a pu être trouvé, avec l’aide de la Russie, et la nécessité d’une intervention terrestre fut écartée. Les États-Unis vont probablement se lancer furieusement dans le perfectionnement de leur arsenal d’armes de longue portée. Cependant, tôt ou tard, l’impérialisme américain se trouvera dans l’obligation d’user des troupes terrestres, et d’en assumer les conséquences.

La prépondérance de l’Allemagne en Europe

La division du monde en blocs régionaux est une des tendances majeures de notre époque. Après la deuxième guerre mondiale, les États-Unis dominaient complètement l’Europe de l’Ouest  ; l’Europe de l’Est était quant à elle sous domination russe, de sorte que l’Europe se trouvait être scindée en deux. Tout cela a aujourd’hui changé. Mais même avant la chute du Stalinisme, le monde commençait déjà à se diviser en plusieurs blocs économiques rivaux. l’ALENA est un bloc dominé par l’impérialisme américain qui inclut, au nord, le Canada, et au sud, le Mexique. En réalité, les États-Unis considèrent la totalité du continent américain comme son territoire privé. De son côté, le Japon s’efforce de faire de l’Asie sa sphère d’influence propre. Quant aux capitalistes européens, ils ont formé l’Union Européenne.

Le lancement de la monnaie européenne a communément été interprété comme la preuve tangible de l’évolution du continent en direction d’un État européen, ou tout au moins d’une grande Fédération. Cette interprétation méconnaît profondément la réalité de ce qui se met effectivement en place. Il est vrai que le processus d’intégration de l’Europe est allé plus loin que nous l’avions imaginé possible. Mais il n’en demeure pas moins limité, et dans tous les cas le processus est loin d’avoir éliminé les contradictions profondes qui existent entre les États membres. Il faut surtout souligner qu’il n’y a qu’une seule véritable grande puissance économique en Europe, à savoir l’Allemagne. Ce fait, perceptible depuis longtemps, est graduellement devenu une évidence, surtout depuis le tournant majeur dans l’histoire de l’Europe et du monde qu’était la chute du mur de Berlin en 1989.

Rétrospectivement, il est probable que l’introduction de l’euro sera considérée comme l’apogée de l’intégration de l’Europe sur des bases capitalistes. Pourtant, à tous les niveaux, se manifestent des conflits d’intérêts entre les pays membres de l’Union Européenne. La France est déterminée à défendre son industrie agroalimentaire, y compris pour des raisons politiques et sociales. Cette industrie est menacée par les démarches de l’Allemagne, qui se tourne vers l’Est, vers ses anciennes colonies, en République Tchèque, en Pologne et dans les Balkans. La France se tourne vers le Sud, vers ses anciennes colonies en Afrique du nord et vers ses voisins méditerranéens, l’Espagne et l’Italie, qu’elle considère comme ses alliés potentiels. La Grande-Bretagne, quant à elle, est un cas un peu spécial. Après des décennies de déclin industriel, elle a perdu la plupart de sa puissance et de son influence, mais pas pour autant ses illusions et sa folie des grandeurs. Dans les faits, elle est largement devenue une économie rentière, comme la France d’avant la deuxième guerre mondiale, et un semi-satellite des États-Unis. Les autres et plus petites puissances européennes gravitent, comme toujours, autour des trois principales, ici un jour, là le lendemain, en fonction des enjeux du moment. Par exemple, la Grèce est en train de déterminer sa politique par rapport à la Turquie et à la Serbie. Tous les États sont guidés par leur intérêt national propre. Mais c’est l’Allemagne qui détient le pouvoir décisif au sein de l’Union Européenne .

A l’origine, la création d’une Union Européenne devait lier la France et l’Allemagne de manière à rendre impossible une nouvelle guerre entre ces deux pays. Mais l’intention de la France a toujours été d’être la force dominante de cette union. Et, au début, c’était le cas : l’Allemagne en était encore à travailler à son retour sur scène, après sa catastrophique défaite de 1945. Mais, plus tard, la croissance de sa base industrielle lui a permis de dépasser la France. Paris se consolait alors à l’idée que si l’Allemagne était devenue la puissance économique dominante de l’Europe, la France conservait la suprématie politique et militaire. Mais à présent, tous ces calculs ne valent plus rien. Fort de sa réunification, l’Allemagne émerge comme une super-puissance de plein droit. Et à vrai dire, il était bien utopique d’imaginer que sa puissance économique ne finirait pas par se traduire au plan politique et militaire, et que la classe dirigeante allemande se contenterait éternellement de jouer les seconds violons sur la scène internationale.

La réunification a fait resurgir tous les vieux rêves de puissance de la classe dirigeante allemande. Aujourd’hui, l’Allemagne dépense un peu moins d’argent dans l’armement que la Grande-Bretagne et la France (355 dollars par an et par habitant), mais elle a une base industrielle grandiose, une armée très puissante, et une population de quatre-vingts millions de personnes au cœur de l’Europe. Elle a déjà réussi au moyen de son économie ce qu’elle avait tenté d’accomplir au cours des deux guerres mondiales, à savoir l’unification de l’Europe sous sa domination. Cependant, la puissance politique et militaire de l’Allemagne n’est pas encore à la hauteur de sa puissance économique. L’Allemagne s’imposera davantage en tant que puissance militaire dans les années à venir. Pendant la crise du Kosovo, pour la première fois depuis 1945, les troupes allemandes ont participé à une action militaire sur le territoire d’un pays européen. C’était une participation modeste, mais sa signification symbolique est considérable.

Des signes évidents nous montrent que l’Allemagne s’impatiente toujours plus face aux restrictions artificielles à son rôle européen que lui impose la suspicion de ses voisins. En août 1999, le chancelier Schröder déclarait que "l’Allemagne a tout intérêt à se considérer comme une grande puissance européenne." Et il ajoutait : "L’Allemagne n’est ni mieux ni moins bien que les autres pays." Par quoi le chancelier allemand voulait dire : "Je ne sais pas ce que les gens ont contre l’Allemagne. C’est un pays comme les autres." A quoi The Economist a répondu : "Oui, monsieur Schröder, l’Allemagne n’est ni mieux ni moins bien que les autres pays. Elle est juste très grande et au centre de l’Europe." Ces dernières lignes expriment admirablement la véritable attitude de la France et de la Grande-Bretagne à l’égard de l’Allemagne. Mais rien ne pourra empêcher l’Allemagne de traduire sa force industrielle et économique en puissance politique et militaire.

Bismarck définissait l’ "hégémonie" de la manière suivante : "c’est une relation inégale établie entre une grande puissance et une ou plusieurs plus petites puissances qui n’en repose pas moins sur une égalité formelle, juridique, entre ces États. Ce n’est pas tant un rapport de gouvernant à gouverné que de meneur à suiveur ". Voila qui est une assez bonne description du rapport de force auquel aspire l’Allemagne, au sein de l’Europe. Cela mènera inévitablement à des collisions avec la France et la Grande-Bretagne, qui ne consentiront pas au rôle subalterne que l’Allemagne veut leur imposer. La politique étrangère de l’Allemagne ressemble à celle qu’elle pratiquait il y a cent ans. Sa position historique et géographique, ainsi que ses intérêts économiques, l’orientent vers l’Est, où elle espère intégrer ses États clients à l’Union Européenne. L’adhésion de pays comme la Pologne ou la Hongrie à l’UE signifierait la mort de la Politique Agricole Commune : d’où le conflit avec la France, dont les agriculteurs profitent de la PAC. D’un autre côté, la Grande-Bretagne, si elle ne s’oppose pas à l’entrée dans l’UE de pays qui constitueront de nouveaux débouchés pour ses produits, elle est par contre violemment opposée à toute idée de changer le système de vote de l’UE, qui pourrait mener à l’abolition de son droit de veto. Mais comment une UE élargie pourrait-elle permettre aux petits États de l’Europe de l’Est de bloquer ses décisions ? Dans tous les cas, la Grande-Bretagne, qui contribue largement au budget de l’UE, ne consentira pas à augmenter encore ses frais en subventionnant ces pays... au profit de l’Allemagne.

Ainsi, la question de l’élargissement de l’UE jette une grande quantité d’huile sur le feu des désaccords nationaux. La nomination de Berlin comme capitale est une décision historiquement symbolique. Les capitalistes allemands n’ont pas perdu de temps pour s’installer en Pologne et dans d’autres pays de l’Europe de l’Est. Ils procèdent à la reconstruction de leurs anciennes colonies et sphères d’influence, conformément à l’ancienne politique étrangère de Drang nach Osten, la poussée vers l’Est. Cette même politique a mené à l’éclatement de la Tchécoslovaquie. Ces actions correspondent clairement aux intérêts de l’impérialisme allemand, lequel, après avoir conquis la domination économique de l’Europe, affirme à présent son pouvoir politique et militaire.

Des alliances et conflits temporaires peuvent engendrer toutes sortes de nouveaux accords et blocs épisodiques, mais le fait le plus important est que le vieil axe entre la France et l’Allemagne se dissout à grande vitesse. A ce sujet, The Economist écrit : "La France semble s’inquiéter de temps à autre du rapprochement entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne. La France commençant à se sentir trahie, une série de petites disputes s’est allumée, depuis que M. Schröder est au pouvoir." Ce qui compte ici, ce ne sont pas les disputes, mais le sentiment croissant, à Paris, qu’il ne faut plus compter sur le soutien automatique de l’Allemagne, et que celle-ci est déterminée à suivre sa destinée, que cela plaise ou non à la France.

Comme dans la période précédant 1914, on assiste à de constantes manœuvres de position entre la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. A l’époque, on pouvait croire dans un premier temps que l’Allemagne s’unirait avec la Grande-Bretagne contre la France. Mais la puissance grandissante de l’Allemagne, qui menaçait de modifier l’équilibre des pouvoirs en Europe, a jeté la Grande-Bretagne dans les bras de son vieil ennemi, la France. La question fut réglée par l’Entente Cordiale, lorsque la Grande-Bretagne et la France formèrent effectivement un bloc contre l’Allemagne. Nous faisons face aujourd’hui à une situation identique. Un représentant du Foreign Office britannique a déclaré que "les nations n’ont pas d’amis permanents ; elles n’ont que des intérêts permanents." Malgré les accrocs entre la France et la Grande-Bretagne au sujet de l’exportation de bœuf britannique, un rapprochement entre ces deux pays est à plus ou moins long terme inévitable. Les intérêts permanents de la Grande-Bretagne en Europe la pousseront à s’unir avec la France pour contrer la puissance de l’Allemagne.

La guerre dans les Balkans

Comme toujours, les causes de l’instabilité des Balkans doivent être cherchées en dehors des Balkans mêmes. Le point de départ de la crise des Balkans a été l’effondrement de l’URSS et la réunification de l’Allemagne. Il y a dix ans, la nouvelle unification de l’Allemagne constituait un changement fondamental des rapports de force au sein de l’Europe. De la même manière, dans la deuxième moitié du 19ème siècle, la montée en puissance de l’Allemagne, consécutive à son unification, avait complètement modifié les rapports de force en Europe, et avait notamment préparé le terrain pour trois guerres. Dans les deux cas, les Balkans en furent affectés d’une manière déterminante, ce qui a en retour affecté la situation internationale dans son ensemble. Par une ironie de l’histoire, le 21ème siècle commence tout juste comme le 20ème.

Jusqu’à récemment, les Européens s’imaginaient que la guerre ne touchait que d’autres peuples, sur d’autres continents. La classe ouvrière européenne avait oublié ce qu’est la guerre, de même qu’elle a oublié à quoi ressemblent les révolutions et les contre-révolutions. Le bombardement de civils, le nettoyage ethnique, la folie xénophobe et les camps de concentration étaient supposés n’appartenir qu’au passé. La guerre du Kosovo a imposé un rude réveil à l’Europe. Elle constitue un tournant majeur dans l’histoire du continent et du monde entier. Elle rappelle concrètement que nous n’en sommes plus à l’époque où l’équilibre de l’opposition entre deux super-puissances (les États-Unis et l’URSS) déterminait la relative stabilité des rapports internationaux. A l’époque, il aurait été hors de question que les États-Unis se permettent d’attaquer l’Irak ou de bombarder la Yougoslavie. La disparition de l’URSS a permis aux États-Unis d’émerger comme l’unique super-puissance mondiale, et lui a permis de développer une politique étrangère plus agressive.

Les textes politiques que nous avons publiés au sujet des Balkans ces huit dernières années nous autorisent à dire que nous sommes la seule organisation à n’avoir pas perdu la tête, et à avoir maintenu sur cette question une position de classe et internationaliste. Quel était la signification de ce conflit ? Tout d’abord, il constitue une modification majeure de la situation mondiale. Il signifie un changement fondamental des rapports de force internationaux qui se sont développés ces dix dernières années, depuis l’effondrement du Stalinisme et de l’Union Soviétique.

On a tendance à attribuer à la politique étrangère de Washington une finesse et une capacité d’anticipation qui soit à la mesure de sa puissance militaire. Et pourtant, si l’on considère les actions de l’impérialisme américain, il est difficile de discerner, dans les Balkans, une stratégie à long terme cohérente, et qui ne repose pas sur le simple principe de l’utilisation de son irrésistible puissance de feu pour agresser le reste du monde et imposer aux gouvernements sa volonté. Le principal — et peut-être unique — péché dont s’est rendu coupable le gouvernement yougoslave aux yeux de Washington, c’est de n’être pas prêt à se plier à ses dictats.

Les seuls qui aient semblé savoir depuis le début ce qu’ils voulaient dans les Balkans, qui ont établi une série d’objectifs bien définis suivant un plan d’action précis, ce sont les Allemands. Le premier résultat en fut la désintégration de la Yougoslavie. Bien entendu, celle-ci connaissait déjà des problèmes internes. L’abolition de l’autonomie du Kosovo — en elle-même une expression des contradictions du vieux système — a aggravé les tendances nationalistes que Tito s’était toujours efforcé de contrôler. Mais, comme toujours, les flammes ont été attisées de l’extérieur. En s’immisçant dans les affaires internes de la Yougoslavie, en poussant la Slovénie et la Croatie à rompre avec la Yougoslavie, l’Allemagne a déchaîné des forces que ni elle ni qui que ce soit ne pouvait plus contrôler. Sans doute n’ont-ils pas anticipé les conséquences de leurs actions. La démission du ministre allemand des affaires étrangères, Genscher, était une façon tacite de reconnaître leur mauvais calcul. Quoi qu’il en soit, ce sont d’autres — et en particulier la France et la Grande-Bretagne - qui ont dû en assumer les frais.

La brutalité impérialiste de l’OTAN

L’insolence de l’impérialisme américain, qui cherche à imposer ses volontés au reste du monde, s’est exprimée tout d’abord par l’agression de l’Irak, puis par le bombardement du Kosovo. Dans le fond, l’OTAN n’est qu’une couverture pour les ambitions mondiales des États-Unis. Lors du sommet tenu par l’OTAN, début 1999, un nouveau document stratégique a été présenté qui élargissait le pouvoir d’intervention de l’OTAN. Ce texte constitue une révision fondamentale des normes de la diplomatie internationale, qui sont restées essentiellement les mêmes pendant 350 ans. Depuis le traité de Westphalie en 1648, le principe de base des relations internationales, du moins sur le papier, était celui de non-ingérence dans les affaires internes d’autrui.

En ce qui concerne le Kosovo, il est difficile de dire si les États-Unis ont agi suivant un plan préconçu. C’est une possibilité, mais c’est celle qui semble la moins probable. Il est plus probable que toute la guerre a été la conséquence d’un mauvais calcul. Clinton a été poussé par le Département d’État à croire que Belgrade se rendrait aussitôt que quelques bombes auraient été lâchées. Mais les choses ne se sont pas déroulées aussi simplement. Le Président Truman a fait la remarque que les généraux américains étaient incapables de marcher et de mâcher du chewing-gum simultanément. Quoi qu’il en soit, dans l’affaire du Kosovo, pour une fois, le Pentagone s’est montré plus intelligent que l’actuel Président des États-Unis. D’après des rapports fiables, il y a eu une lutte entre le Pentagone et le Département d’État au sujet de la ligne d’action à suivre. Le Pentagone s’inquiétait de cette aventure en Yougoslavie et en particulier d’une guerre terrestre. Pour rassurer les généraux, Clinton a explicitement exclu, dès le début, l’éventualité d’une intervention terrestre - une décision qui a été très critiquée par les experts militaires américains et d’ailleurs.

Il est évident que les États-Unis ne voulaient pas être entraînés dans une guerre dans les Balkans. Ce que voulaient les États-Unis, c’était la stabilité des Balkans — sous leur contrôle. Le problème, avec la Yougoslavie, c’est qu’elle ne se pliait pas aux volontés des États-Unis. Le prestige des États-Unis était aussi un facteur. Le succès des opérations militaires au Kosovo était essentiel pour prouver le sérieux que met l’OTAN à atteindre ses objectifs déclarés. Madeleine Albright — probablement la plus obtuse des secrétaires d’État que les États-Unis aient jamais eu — a fait tout ce qui était en son pouvoir pour provoquer les Yougoslaves. L’arrogance pouvait se lire dans les "accords" de Rambouillet, qui étaient écrits de telle manière qu’aucun gouvernement souverain de ce monde ne pourrait les accepter. Ces accords étaient comparables à l’infâme ultimatum posé par l’Autriche-Hongrie à la Serbie, en 1914. Comme il était prévisible, la Serbie les a refusé, et les bombardements ont commencé. Mais d’emblée, les choses ont mal tourné pour l’OTAN. Belgrade ne capitulait pas et l’armée yougoslave ne pouvait être détruite. C’est pourquoi l’OTAN a délibérément bombardé des cibles civiles : des usines, des maisons, des ponts, des hôpitaux, des écoles. Le but était alors de terroriser le peuple yougoslave, pour l’obliger à se soumettre à l’impérialisme américain, comme en Irak. Mais en Irak, après huit années de bombardements et de blocus économique, Washington est plus loin que jamais d’y avoir atteint ses objectifs stratégiques. Et il est très probable qu’il en sera de même, à long terme, dans les Balkans.

La puissance militaire de l’impérialisme américain est énorme. Ses moyens de destruction sont extraordinaires et terrifiants. Ceci dit, la propagande américaine exagère en permanence les capacités et la portée de sa technologie militaire. Par exemple, ils ont fait tout un opéra de leurs bombes soi-disant "intelligentes". Elles sont si précises, disaient-ils, que même d’une très haute altitude, elles peuvent atteindre la plus petite des cibles. L’objectif d’une telle propagande était de faire croire à l’opinion publique américaine qu’ils allaient gagner une guerre "propre", juste en larguant quelques bombes. Or, si toute cette propagande était fondée, il serait difficile d’expliquer pourquoi des cibles comme l’ambassade chinoise, des colonnes de réfugiés Kosovars, ou encore ces pays alliés que sont l’Albanie et la Bulgarie, ont été bombardés. En réalité, de tels faits démontrent que la théorie de l’infaillibilité des bombes "intelligentes" est une pure absurdité.

On dit souvent que la vérité est la première victime d’une guerre. En 1914, la France et la Grande-Bretagne ont lancé une campagne de propagande visant à diaboliser les Allemands, en les accusant de perpétrer en Belgique, qu’ils occupaient, les pires crimes. Certaines de ces histoires d’atrocités étaient fondées, d’autres ne l’étaient pas, ou étaient largement exagérées. Cette propagande était en elle-même une sorte d’instrument militaire, dans la mesure où elle préparait l’opinion publique au massacre de la première guerre mondiale. De la même manière, toutes sortes de crimes sordides furent attribués aux Serbes. Et sans aucun doute des atrocités ont été perpétrées par les Serbes sur les Albanais du Kosovo, mais pas à l’échelle qu’on nous a présentée. En fait, la plupart des crimes ont été perpétrés après que l’OTAN a commencé son bombardement. Et les auteurs en étaient non pas l’armée yougoslave, mais les dénommés Tchetniks, c’est-à-dire des bandes paramilitaires fascisantes. Le même phénomène a eu lieu dans chaque guerre dans les Balkans. Et il est faux de dire que ces choses-là ont été le monopole des serbes. La Croatie a expulsé 300 000 serbes de terres qu’ils avaient occupées pendant plusieurs siècles. La Croatie a aussi lancé une campagne de nettoyage ethnique contre les musulmans bosniaques de Mostar, en 1993. Mais tout cela fut entièrement accepté par l’Occident, en vertu du principe selon lequel "l’ennemi de mon ennemi est mon ami". Ils ont recouvert ces événements d’un silence complice, de même qu’ils se taisent à présent au sujet du nettoyage ethnique et des meurtres de civils serbes perpétrés par l’UCK.

Dans toutes les guerres, on utilise la propagande comme une arme auxiliaire aux chars, avions et missiles guidés. Mais l’avalanche de propagande qui a accompagné ce conflit du premier au dernier jour est probablement sans précédent. Durant les bombardements, les dirigeants de l’OTAN ont construit un barrage de propagande visant à convaincre leurs peuples respectifs qu’il s’agissait d’une guerre "juste". Il était impossible à la masse de la population d’entendre une autre version. Dès lors, même si aucun enthousiasme guerrier n’animait, par exemple, les peuples anglais et américain, la plupart des gens ont accepté la guerre, à contre-cœur, comme étant inévitable. Cependant, en Italie et en Grèce, une opposition massive à la guerre s’est développée. De même, en Allemagne, l’opposition à la guerre a causé de sérieux problèmes internes au SPD et aux Verts. Les Allemands, à la différence des Anglais, n’avaient pas connu de guerre depuis 1945, et ne souhaitaient pas renouveler l’expérience. Il est évident que toute la propagande en faveur de la guerre était un tissu de mensonges et que les stratèges de l’OTAN n’étaient pas motivés par des préoccupations humanitaires. Leur refus d’accueillir les réfugiés sur leur territoire le démontre à lui seul. En réalité, les massacres perpétrées à l’encontre des Albanais kosovars arrangeaient l’OTAN, puisqu’ils servaient à justifier les bombardements. Plus l’OTAN exagérait l’étendue des massacres, plus elle pouvait justifier les bombardements.

L’image que l’OTAN aime donner d’elle-même est celle de la grande et heureuse famille des pays démocratiques, unie pour la défense de la paix et de la civilisation. Cette image est cependant loin de représenter la réalité. Après la chute de l’Union Soviétique, l’OTAN a taché d’augmenter le nombre de ses membres, à travers un processus qui s’arrête à la frontière de la Russie. Comme la guerre au Kosovo l’a démontré, l’OTAN a discuté, sans parvenir à un accord, l’idée d’imposer un embargo pétrolier à la Serbie. Or, imposer un tel embargo aurait signifié s’engager dans un conflit avec la Russie, dans la mesure où cela impliquait de bloquer les pétroliers russes. La Russie aurait alors mobilisé une escorte navale, ce qui aurait inévitablement mené à un conflit armé. Pour rendre légal ce type d’opération, l’OTAN aurait eu à obtenir l’accord de l’ONU. Cependant, la Russie et la Chine, au Conseil de Sécurité, auraient rejeté toute résolution permettant à l’OTAN d’arrêter et de fouiller les bateaux en pleine mer. C’est pourquoi la France, la Grèce et l’Italie — tous trois membres de l’OTAN — se sont opposés en bloc à l’idée d’embargo. Finalement, l’idée a dû être abandonnée, prouvant une fois de plus que l’OTAN n’a pas de politique unifiée, et a bien failli, pendant la durée des bombardements, provoquer une scission dans ses rangs.

Pendant toute la durée des bombardements, le gouvernement des États-Unis a du se battre pour maintenir l’unité de l’OTAN La stratégie militaire des États-Unis se heurtait aux limites de l’opposition à l’intérieur même de l’organisation. En mars, le gouvernement italien était en difficulté. Le parlement italien a dû voter pour la réouverture des négociations et pour la suspension des bombardements. Aussi l’Italie et la Grèce étaient-ils considérés comme les points faibles de l’OTAN.

L’Allemagne, elle aussi, n’était pas très enthousiasmée par cette guerre. Après une semaine de bombardement, des sondages d’opinion établissaient qu’un allemand sur quatre seulement était en faveur d’une intervention terrestre. Au sein même du gouvernement, cette question suscitait des hésitations. Le parti des Verts étaient sous la pression de ses membres dont une fraction significative s’opposait à la guerre, et une opposition prenait forme au sein même du SPD. Si une intervention terrestre avait été engagée, l’éclatement de l’OTAN aurait été très probable. C’est pourquoi, finalement, l’OTAN et les États-Unis ont été obligé de manœuvrer avec la Russie pour aboutir à une solution au conflit qui ne comprenait pas d’intervention terrestre.

L’OTAN a-t-elle atteint ses objectifs dans les Balkans ?

A la fin de la guerre, l’OTAN a prétendu avoir gagné la guerre. Que pouvaient-elle dire d’autre ? Il fallait donner l’impression que les bombardements étaient parvenus à détruire la machine de guerre yougoslave. L’OTAN a prétendu qu’un tiers des chars serbes, soit des centaines de véhicules, avaient été détruits. Mais en réalité, on n’a pu en compter que 13 ! Comme le révèle le Guardian du 4/07/99, "il apparaît que les dommages infligés aux forces terrestres serbes sont minimes comparés à ce qu’en prétendait Jamie Shea lors des conférences de presse enthousiastes que donnait quotidiennement l’OTAN."

L’armée yougoslave était intacte. Elle s’était enterrée, en attendant le combat terrestre. Il est clair que cette armée s’était préparée au combat. Si un combat terrestre s’était engagé, il n’est même pas sûr que les Américains l’auraient gagné. Cela aurait été sans aucun doute une affaire très sanglante, infligeant de lourdes pertes des deux côtés. Le terrain de combat aurait été très difficile pour l’armée américaine, et sans comparaison possible avec celui de la guerre du Golfe. C’est pourquoi le Pentagone s’y est opposé. Dans de telles circonstances, la très fragile unité de l’OTAN aurait été soumise à d’énormes tensions. Il y aurait eu une très puissante opposition à la guerre dans tous les pays membres de l’OTAN, y compris la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Ce ne sont pas les bombardements qui ont obligé l’armée yougoslave à se retirer, mais plutôt le fait que les Russes, et en particulier Eltsine et Tchernomédine, étaient eux aussi terrifiés à l’idée d’une guerre en Yougoslavie. Ils en craignaient les effets sur la Russie même. A la fin des bombardements, les correspondants russes tombèrent de perplexité en apercevant les troupes serbes quitter le Kosovo en brandissant des drapeaux et en signant la victoire. "Ca ne ressemble pas à une armée vaincue. Ne savent-ils pas qu’ils ont été battus ?" ont-ils demandés. En effet, l’armée yougoslave n’a pas été battue au combat. Elle a été trahie, ce qui est une toute autre affaire. Et cela aura de profondes conséquences en Russie et en Yougoslavie.

D’après un article de Richard Norton-Taylor paru dans le Guardian du 30/06/99, "L’OTAN, bien entendu, n’avait pas d’autre choix que de crier victoire. Un bon moyen de clamer le succès alors que les choses ne sont pas allées comme prévu, c’est de changer les termes même de l’objectif qu’on avait fixé." En mars, le deuxième jour des bombardements, le ministre britannique de la défense établissait que l’objectif des bombardements était de "prévenir une catastrophe humanitaire imminente, en contrant les attaques violentes actuelles contre les Albanais du Kosovo perpétrées par les forces de sécurité yougoslaves, et de limiter leur capacité à se livrer, à l’avenir, à de telles répressions." Or, le nettoyage ethnique a essentiellement eu lieu après le début des bombardements, et l’armée yougoslave est restée quasiment intacte.

Le fait que l’armée yougoslave n’ait pas été battue a même été reconnu par certains membres de l’UCK Le Guardian du 30/06/99 raconte que d’après Lirak Qelaj, un soldat de l’UCK âgé de 26 ans, "les Serbes n’ont pas été battus. De même les bombardements n’ont-ils pas été aussi efficaces, au Kosovo, que ne le souhaitaient ce jeune soldat et ses camarades. L’UCK, confirme-t-il, avait de grandes peines à faire face aux attaques serbes et n’était pas capable de protéger les milliers de personnes déplacées depuis la fin du mois de mars. Il a aussi révélé que l’exode de centaines de milliers d’Albanais qui ont quitté le Kosovo était plus le résultat des directives de l’UCK que des déportations organisées par les Serbes."

Au début des bombardements, les diplomates de l’OTAN déclaraient que "l’alliance se donne pour objectif d’entamer sérieusement, sinon de détruire l’armée serbe."(Financial Times du 27/03/99) C’était une question de stratégie importante. La domination de la Serbie est une condition cruciale pour la domination de tous les Balkans. Mais fin avril, il était devenu clair que "l’échec de cette campagne avait causé un trouble croissant chez les politiciens des deux côtés de l’Atlantique."( Financial Times du 23/04/99)

Une fois les bombardements terminés, un aperçu plus réaliste de la guerre commençait à émerger. Le Wall Street Journal remarque qu’il "manquera quelque chose à la fin de cette guerre : le sentiment d’avoir gagné. Après avoir subi, 76 jours durant, l’assaut d’une si grande force militaire, équipée des armes les plus récentes et puissantes, Milosevic, le chef de ce petit État de seulement 11 millions d’habitants, a été capable de négocier un compromis."

Le général Sir Michael Rose, écrivait dans une lettre au Times publiée le 14/07/99 : "Je suis surpris de vous voir accréditer la propagande actuelle menée par les politiciens britanniques et de l’OTAN, qui nous répètent inlassablement que la campagne militaire menée par l’OTAN au Kosovo a atteint ses objectifs. Car ce n’est manifestement pas le cas. Après onze semaines d’une des plus intenses campagnes aériennes de toute l’histoire militaire, il est évident que l’OTAN a complètement échoué dans la poursuite de ses objectifs initiaux. De milliers de personnes sont mortes, et plus d’un million ont dû s’exiler. L’Alliance a été obligée de reformuler ses objectifs de guerre : il s’agissait alors de permettre aux Albanais du Kosovo de retourner chez eux en toute sécurité. Le succès dans cette tâche secondaire ne doit pas obscurcir la leçon fondamentale de cette campagne aérienne : il est impossible d’assurer la sécurité d’un peuple en larguant des bombes à 5000 mètres d’altitude. Au lieu de s’engager dans un cynique exercice de propagande, l’OTAN ferait mieux de réfléchir aux manières dont elle pourra, à l’avenir, engager efficacement des guerres humanitaires. L’Alliance devra, pour ce faire, se doter d’une meilleure direction et faire preuve d’une meilleure préparation au déploiement de troupes au sol. Car, malheureusement, ses deux éléments essentiels semblent aujourd’hui faire défaut."

La guerre a aggravé l’instabilité des Balkans

Bien que cette guerre ait aussi été menée sous le slogan du droit à l’autodétermination pour les Albanais du Kosovo, il est évident que la division de la Yougoslavie n’était pas l’objectif de l’OTAN Comme le souligne le Financial Times du 27/03/99, "la complète désintégration de la Yougoslavie ne peut pas être un des objectifs de guerre de l’OTAN. Celle-ci s’oppose à l’idée d’un Kosovo indépendant, comme risquant de déstabiliser toute la région." Initialement, au contraire, l’OTAN est intervenue dans le but de prévenir l’élargissement du conflit, et avec l’intention de stabiliser la situation des Balkans. Mais au lieu de cela, l’OTAN a aggravé la situation. Aujourd’hui, les Balkans dans leur ensemble sont plus instables que jamais.

L’accord de Rambouillet stipulait l’objectif d’occuper toute la Yougoslavie. C’est désormais hors de question. Les Américains n’en contrôlent pas moins, aujourd’hui, une bonne partie des Balkans : non seulement la Bosnie — qui est, comme le Kosovo, un protectorat américain — mais aussi la Macédoine et l’Albanie. A ce stade, les États-Unis doivent décider de ce qu’ils veulent faire de leur position dans cette région. Leur objectif initial était d’établir une stabilité des Balkans sous leur contrôle, et d’en faire ainsi leur protectorat. Mais voilà  : l’invasion du Kosovo n’a nullement apporté la stabilité. Non contents d’avoir réduit la Serbie en cendres, ils lui imposent un blocus économique brutal qui aura pour effet de désorganiser l’économie serbe, et d’infliger alors de terribles souffrances à la population. Or, il n’y a aucune possibilité d’une renaissance économique des Balkans sans la reconstruction de la Serbie. Le blocus aura de sérieuses conséquences sur tous les États voisins, qui connaîtront l’instabilité et la souffrance.

Par ailleurs, la guerre menace aussi le Monténégro, où les occidentaux intriguent à leurs propres fins. Bien que l’OTAN veuille éviter un effondrement complet de la Yougoslavie, elle n’en cherche pas moins des points d’appui pour affaiblir le gouvernement de Belgrade. La présence de troupes occidentales, en Bosnie et au Kosovo, encourage le gouvernement monténégrin dans la voie d’une rupture avec la fédération yougoslave. Le gouvernement monténégrin est clairement ouvert aux investissements occidentaux. Il est intéressant de noter que ce gouvernement prévoit de réaliser son propre programme de privatisations à grande échelle. Significativement, il veut aussi introduire sa propre monnaie, en parité avec le Mark allemand. Et pourtant, une telle sécession mènerait probablement à une nouvelle guerre et déstabiliserait toute la région.

La Macédoine subit, elle aussi, d’énormes pressions. Sept cent cinquante mille Albanais — soit 23% de la population — vivent dans l’Ouest de la Macédoine. Et comme le souligne le Financial Times du 27/03/99, " il est très difficile d’imaginer que les Albanais de Macédoine n’en soient pas affectés. En bref, si les aspirations albanaises sont encouragées au Kosovo, le processus de déplacement des frontières et des populations pourrait reprendre... ouvrant une nouvelle période de guerres balkaniques." Le taux de 40% de chômeurs ne fait qu’aggraver le problème. La présence de 12000 soldats de l’OTAN est la seule chose qui maintient une certaine stabilité.

Au Kosovo même, l’UCK ne cesse de battre le tambour en réclamant l’indépendance du Kosovo. Ils veulent s’installer eux-mêmes au pouvoir, mais leur succès est très improbable puisque les Américains ne veulent pas d’un Kosovo indépendant. Cela signifierait en effet la création d’une Grande Albanie, et cela aurait de graves conséquences sur le reste de la région. L’UCK parle même d’inclure dans la Grande Albanie non seulement une partie de la Macédoine, mais aussi une partie de la Grèce. Voilà qui est dangereux  ! Cela ne pourrait être qu’un point de départ pour de nouvelles catastrophes militaires pour tous les peuples des Balkans. Par-dessus tout, l’éventuelle division de la Macédoine constitue une menace de guerre impliquant militairement non seulement la région elle-même, mais aussi peut-être la Grèce, l’Albanie, la Bulgarie, et même la Roumanie et la Hongrie. Il faut même envisager la possibilité qu’un conflit général, dans les Balkans, jette face à face ces vieux ennemis que sont la Grèce et la Turquie. Les conséquences de tout cela sur les États-Unis, l’OTAN et l’Union Européenne sont incalculables. C’est pourquoi les Américains sont piégés au Kosovo, comme ils le sont en Bosnie. Ils ne peuvent se retirer sans provoquer un bouleversement des Balkans qui impliquerait ses alliés et mènerait à l’éclatement de l’OTAN elle-même.

Dernièrement, la Croatie s’est quelque peu calmée. Mais après la mort de Tudjman, le pays court le risque de vivre de nouveaux bouleversements. Franjo Tudjman était encore un de ces anciens staliniens convertis au nationalisme capitaliste. Cet ancien "communiste" utilisait les symboles et le langage du fasciste croate Ustacha, dont le régime était si sanglant que les nazis allemands eux-mêmes en dénonçaient la brutalité. Aussi longtemps que cela servait ses intérêts, l’impérialisme américain s’accommodait de cette politique de nettoyage ethnique des musulmans serbes et bosniaques. Mais après les événements du Kosovo, les Américains commençaient déjà à prendre leur distance à l’égard de Tudjman, non seulement parce que ses jours étaient comptés, mais aussi parce qu’il n’était pas toujours prêt, dans ses choix politiques, à suivre la ligne américaine. Par exemple, Tudjman voulait que les Croates de Bosnie aient leur propre identité politique, ce qui constitue un premier pas vers leur absorption dans une Grande Croatie — l’objectif à long terme de Tudjman. Or, cette politique était en rupture ouverte avec les accords de Dayton. D’autre part, Tudjman avait prévenu qu’il y avait des limites à sa coopération avec le tribunal des crimes de guerre des Nations Unies.

Les Américains préfèreraient que la Croatie soit gouvernée par de plus dociles laquais, et ils vont manœuvrer pour instaurer un régime de marionnettes à Zagreb. Mais petit à petit la population prend conscience du fait que le passage au capitalisme n’a rien emmené d’autre que des guerres et la misère. Les travailleurs croates commencent à se mobiliser. Toute l’histoire montre qu’il y a un lien entre la guerre et la révolution. Lorsque le brouillard du chauvinisme retombe, les peuples font le point sur leur situation réelle et commencent à tirer leurs propres conclusions. Leur colère se dirige alors contre les cliques dirigeantes qui les ont menés sur les sentiers de la mort, de la destruction et de l’appauvrissement. Tant que dure la guerre, les travailleurs avancent tête baissée. Mais cela ne peut durer éternellement. Tôt ou tard, ils entrent dans l’arène des luttes. Il y a eu, en Croatie, de grandes grèves de la part des travailleurs, dont la presse occidentale a très peu rendu compte. Cela préfigure le processus qui va prendre place prochainement dans tous les pays balkaniques. A un certain stade, le terrain sera favorable à une politique de classe internationaliste, fondée sur le programme d’une fédération socialiste des peuples des Balkans : la seule façon de sortir du cauchemar actuel.

Le réformisme et l’impérialisme

Il y a une connexion organique entre la politique intérieure et la politique étrangère. Cela a été merveilleusement rendu par la formule dialectique de Clausewitz : "La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens." Ceci est profondément vrai. Un marxiste ne peut pas prôner une politique pour la paix et une autre pour la guerre. Dans l’un de ses derniers articles, Les syndicats à l’époque de la décadence de l’impérialisme, Trotsky expliquait que les directions syndicales avaient une tendance organique à fusionner avec l’État capitaliste. Le jugement de Trotsky s’est révélé être juste. Les directions des syndicats et des partis de gauche se sont partout alignées sur les intérêts des État capitalistes, et ce à un degré sans précédant. Elles agissent en agents des grosses banques et des multinationales. Sur la scène internationale, elles sont les soutiens les plus enthousiastes de l’impérialisme, et en particulier de l’impérialisme américain. Ainsi, lors de la guerre au Kosovo, Tony Blair était le plus obéissant de tous ceux qui ont emboîté le pas à Clinton. Le Ministre de la Défense britannique de l’époque, Georges Robertson, est aujourd’hui le secrétaire général de l’OTAN. Il n’y a là rien d’accidentel.

L’écrasante domination économique et militaire des États-Unis trouve, elle aussi, son expression dans les échelons supérieurs des organisations de gauche. Les dirigeants réformistes des partis socialistes et communistes sont éblouis par le pouvoir. Naturellement ! Les bureaucrates sont toujours impressionnés par le pouvoir, que ce soit dans leur pays ou ailleurs. Ceci explique l’attitude de Blair et de Schröder à l’égard de l’impérialisme américain. C’est une loi qui gouverne le comportement des réformistes de droite aussi rigoureusement que les lois de Newton et d’Einstein gouvernent les mouvements des corps physiques. Dans leur propre pays, ils sont parfois encore plus serviles à l’égard des banques et des multinationales que les politiciens des partis de droite. La raison en est simple à trouver.

La bureaucratie des partis de gauche, du fait de sa position intermédiaire entre le salariat et les grands capitalistes, jette toujours sur la classe dominante des regards où se mêlent la crainte et l’envie. Ils se sentent inférieurs et ce sentiment les plonge dans un puissant état psychologique fondé sur le besoin de prouver que l’on peut compter sur eux pour contenir le mouvement social, qu’ils sont les défenseurs les plus fiables de l’ordre établi, et ainsi de suite. Voilà pourquoi les dirigeants de gauche sont souvent plus serviles à l’égard des capitalistes que les politiciens de droite. Ils sont moins capables de mener une politique indépendante. Parfois, une administration conservatrice composée d’hommes d’affaires et de banquiers en vient à élaborer une politique relativement indépendante à l’égard des intérêts immédiats des banques et des multinationales, sacrifiant les intérêts à court terme de telle ou telle section de la classe capitaliste pour mieux défendre les intérêts à long terme de cette classe dans son ensemble. Les réformistes sont organiquement incapables d’un tel comportement. De même que le contremaître d’une usine tyrannise les ouvriers, alors qu’il est lui-même issu de leur rang, et lèche les bottes du patron, les réformistes de droite ne perdent pas une occasion de frapper les sections les plus faibles et défavorisées de la société, en appliquant à la lettre les volontés des riches. Et sur la scène internationale, les dirigeants de gauche se disputent le palmarès de loyauté à l’égard de l’OTAN, c’est à dire du Big Brother outre-atlantique. En vérité, de temps en temps, il arrive que les contradictions qui éclatent entre les intérêts de leurs propres banquiers et industriels et ceux des États-Unis les plonge dans une sorte de schizophrénie politique. Mais la tendance fondamentale du réformisme n’en reste pas moins la défense des lois du capitalisme, à l’échelle nationale et internationale.

Cependant ce processus a une autre face : à un certain degré de son développement, il provoquera des convulsions et des crises au sein des principales organisations du salariat,