Le nouveau visage de la guerre
Il y a tout juste cent ans, Kropotkine écrivait que
la guerre était la "condition normale" de l’Europe. Et pourtant,
pendant une longue période — près d’un demi-siècle — la réalité
a semblé démentir cette désolante perspective. Dans la foulée de la
deuxième guerre mondiale, le capitalisme mondial a connu une période
de forte croissance économique. Cette croissance, conjuguée avec le
partage du monde entre l’impérialisme américain et l’URSS,
constituait la base objective d’une relative stabilité des relations
entre les classes et entre les États nationaux. La soi-disant "paix"
des cinquante années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale s’explique
par l’équilibre de la terreur entre la puissance du stalinisme
russe d’une part, et celle de l’impérialisme américain de
l’autre. C’est cette lutte entre deux systèmes sociaux mutuellement
antagoniques que l’on appela "guerre froide". Aujourd’hui,
cet équilibre a été renversé.
Les deux camps avaient divisé le monde le monde entier
en blocs et en zones d’influences apparemment immuables. A l’époque,
l’agression contre la Yougoslavie ou le bombardement de l’Irak
auraient été hors de question. De tels événements auraient signifié
une guerre entre l’Union Soviétique et les États-Unis. Or, une
telle guerre était précisément impossible pendant un demi-siècle,
pour des raisons anticipées par Friedrich Engels il y a plus de cent
ans. En effet, vers la fin de sa vie, Engels avait postulé que les
moyens de destruction accumulés par les puissances européennes avaient
atteint un niveau qui rendait improbable une nouvelle guerre européenne.
A son époque, l’idée de Engels n’était pas valable, comme
l’a démontré le grand carnage de 1914-1918. Par contre, elle
l’était pour la deuxième moitié du vingtième siècle. Au cours
de cette période "paisible", aucune des contradictions fondamentales
entre les intérêts des différents camps de domination internationale
n’était résolue. Bien au contraire. D’énormes contradictions
s’accumulaient, comme en témoigne la folle course aux armements
qui dévorait une part importante des richesses. La question est de
savoir pourquoi ces contradictions n’ont pas mené à une guerre
entre les États-Unis et l’Union Soviétique.
Jusqu’à la révolution française, les armées
permanentes n’existaient pas. Les États monarchiques du 18ème
siècle entretenaient de petites armées professionnelles. La révolution
française bouleversa cette situation. Avant la révolution française,
il n’était pas rare de voir des généraux de camps opposés conclure
un "accord de gentilhomme" et décider à l’amiable de qui
avait "gagné", évitant ainsi d’engager la bataille. C’est
que la guerre était alors une affaire très coûteuse ! Cette pratique
fut compromise, d’abord par la guerre révolutionnaire d’indépendance
en Amérique du Nord, lorsque les milices coloniales ont refusé, pour
reprendre l’expression d’Engels, de danser le menuet militaire
avec les forces de la couronne anglaise. Mais elle fut définitivement
détruite par la révolution française, qui, pour la première fois,
présenta à l’Europe réactionnaire et féodale le spectacle d’un
peuple révolutionnaire en armes.
De brillants généraux révolutionnaires comme Lazare
Carnot développèrent des tactiques et des méthodes entièrement nouvelles,
notamment la "levée en masse", mobilisant un peuple tout
entier capable de l’emporter sur tout ce qu’il trouve sur
son chemin. Bismarck retint cela de la révolution française. Déjà
en 1807 Hardenberg écrit au roi de Prusse : "Nous devons faire
d’en haut ce que les Français ont fait d’en bas." Les
Prussiens se sont inspirés de l’idée d’un "peuple en
armes" de Carnot, mais en la mettant au service d’un militarisme
réactionnaire. La machine militaire prussienne emporta une série de
victoires spectaculaires. Ceci permit au junker conservateur
Bismarck de réaliser l’unification allemande, une tâche historiquement
progressiste, même si elle était accomplie d’une façon réactionnaire,
c’est-à-dire sous la domination de la Prusse aristocratique et bureaucratique.
Dès les années 1890, l’État prussien, depuis
toujours de caractère militariste, était devenu un monstre énorme,
consacrant à l’armement d’immenses sommes. Les Français,
entre autres, ont naturellement suivi cette tendance. L’Europe
toute entière se transformait alors en un immense camp militaire.
Se rendant compte de l’accroissement des moyens militaires de
l’Allemagne et des autres puissances, ainsi que du développement
des nouveaux moyens de destruction, Engels en conclua que l’effondrement
des États pourrait bien en être la conséquence. Il pensa également
qu’une nouvelle guerre européenne était devenue fort improbable.
Le cours ultérieur de l’histoire donna tort à Engels sur ce point.
Les antagonismes entre l’Allemagne, la France, l’Angleterre,
la Russie et l’Autriche-Hongrie menèrent à la première guerre
mondiale, dont la mèche fut allumée dans les Balkans. Cette guerre
causa la mort d’au moins dix millions de personnes et a réduit
l’Europe à un tas de ruines. La deuxième guerre mondiale, quant
à elle, fit 55 millions de morts et a bien failli mener à la destruction
de la civilisation humaine. Cependant, même si Engels se trompait
à son époque, en estimant que la guerre y était devenue trop coûteuse,
ses arguments sont valables aujourd’hui. Ce que décrivait Engels
concernant les dépenses d’armement et le militarisme n’a
rien de comparable à la situation actuelle. Ces temps-ci, les dépenses
annuelles d’armement, à l’échelle mondiale, dépassent
les mille milliards de dollars.
Ce fut une période de "paix", du moins
en ce qui concerne les grandes puissances. Pour la majeure partie
de la terre, la paix est restée un rêve hors de portée. Ces 50 dernières
années, le monde n’a connu que 17 jours de paix. Sans cesse des
guerres se déroulaient quelque part dans le monde, généralement dans
les pays sous-développés. Il y a eu de longues guerres de libération
au Kenya, en Algérie, en Angola, au Mozambique et ailleurs. Il y a
eu des guerres importantes menées par des "intermédiaires",
comme la guerre au Nicaragua ou en Afghanistan. Il y a eu, entre autres,
la guerre de Corée et celle du Vietnam, la guerre du Golfe, et finalement
la guerre au Kosovo, qui fut la première guerre européenne depuis
cinquante ans. La guerre au Kosovo constitue un tournant décisif qui
aura toutes sortes de répercussions bien au-delà des questions qui
se posent immédiatement dans les Balkans.
La question de la guerre se pose de manière concrète.
Pourquoi n’y a-t-il pas eu de guerres entre les grandes puissances
depuis cinquante ans ? Pourquoi, malgré toutes les contradictions criantes,
n’y a-t-il pas eu de guerres entre la Russie et les États-Unis ?
La réponse est évidente. Avec le développement des armes nucléaires,
la nature même de la guerre a changé. La classe capitaliste ne part
pas en guerre pour assouvir des envies de sensations fortes, ou par
patriotisme, ou pour sauver les Kosovars, ou pour sauver la Belgique,
ou pour un quelconque objectif de cet ordre. Elle fait la guerre en
vue du profit, pour des marchés, pour des matières premières et pour
des zones d’influence. Les capitalistes ne font pas non plus
la guerre pour tuer des gens. Le but des guerres capitalistes est
de conquérir des marchés, pas d’exterminer des populations entières.
Or justement, une guerre nucléaire aurait abouti à la destruction,
au minimum, de la Russie et des États-Unis. Ceci n’a aucun sens
du point de vue du capitalisme. Ceci dit, certains généraux insensés
se sont livrés à des calculs arithmétiques afin de prouver que même
si une guerre nucléaire devait tuer quelques dizaines de millions
d’Américains, ce n’était pas si grave puisque les États-Unis
en sortiraient vainqueur ; un point de vue que l’establishment
américain n’a pas pris au sérieux et qui ne fait que confirmer
l’appréciation portée par le président Truman sur les capacités
intellectuelles des chefs militaires américains, lorsqu’il disait
que la guerre était une affaire beaucoup trop grave pour être confiée
aux généraux.
Comparées aux sommes d’argent consacrées de
nos jours aux armements, les dépenses militaires de Bismarck ou même
de Hitler sont des pacotilles. Après la chute du mur de Berlin, on
a beaucoup entendu parler en Occident des "dividendes de la paix".
La perspective avancée était celle d’un nouvel ordre mondial
grâce auquel les hommes allaient pouvoir jouir d’une longue période
de paix et de prospérité sous l’aile protectrice des États-Unis,
la seule super-puissance mondiale. Dans les faits, il en a été autrement.
L’encre du discours de Georges Bush n’était pas encore sèche
quand la guerre du Golfe a éclaté. Et maintenant, au Kosovo, nous
venons de vivre la première guerre sur le sol européen depuis 1945.
Loin de se désarmer, les États-Unis continuent à
s’armer jusqu’aux dents. Aux États-Unis, 804 dollars par
habitant et par an sont dépensés en armement. La France occupe la
deuxième place du palmarès, avec une dépense annuelle de 642 dollars
par habitant. En Grande-Bretagne, un pays qui, malgré la perte définitive
de son importance économique et industrielle, aime faire semblant
de figurer encore parmi les grandes puissances, le chiffre correspondant
est de 484 dollars, une somme absurde pour un pays qui a été relégué
depuis longtemps aux derniers rangs des grandes puissances mondiales.
Pendant la guerre du Kosovo, Tony Blair s’est comporté comme
le représentant d’une super-puissance. Mais sa tentative d’imiter
Churchill n’a trompé personne. Étant donnés les doutes et les
hésitations des autres alliés européens, Clinton était enclin à brosser
son ami de Londres dans le sens du poil et, du moins pour le moment,
à conforter ses illusions de grandeur. D’autres, aux États-Unis,
n’y voyaient rien d’amusant. Ils murmuraient que les Britanniques,
avec leurs cris perçants en faveur de la "guerre à outrance",
voulaient en fait se battre jusqu’à la dernière goutte de sang
américain. Car, dans l’éventualité d’une intervention terrestre,
c’eut été aux Américains, et non aux Britanniques ou aux Français,
d’assurer le plus dur des combats et d’essuyer la majeure
partie des pertes.
La question se pose : quelle est la finalité de cette
course aux armements ? Pendant la guerre froide, elle s’expliquait
par le prétendu danger de l’URSS. Mais cette excuse n’est
plus valable. La raison "officielle" est le besoin de sauvegarder
la paix et la démocratie. Ceci ne convaincra personne qui est capable
de réfléchir. Les démarches des impérialistes sont déterminées uniquement
par ce que les Allemands appellent la realpolitik, c’est
à dire le calcul le plus cynique de leurs intérêts propres. Bien sûr,
aux yeux de l’opinion publique, la diplomatie doit toujours être
présentée sous une lumière flatteuse ("missions humanitaires",
"forces de maintien de la paix", "politique étrangère
éthique" et ainsi de suite). Ceci n’a rien de nouveau. Le
cynisme et l’égoïsme sont depuis toujours le fil conducteur de
la diplomatie capitaliste. Par exemple, quand il convenait d’apaiser
Hitler dans l’espoir qu’il tournerait son attention vers
l’Est et attaquerait l’Union Soviétique, la classe dirigeante
"démocratique" de la Grande Bretagne n’a pas hésité
à offrir la Tchécoslovaquie à la tendre bienveillance des Nazis, tel
un homme qui jette un os à un chien affamé. En évoquant la Tchécoslovaquie,
en 1938, le Premier ministre Chamberlain la décrivait comme "un
pays lointain, dont nous connaissons peu de choses".
La guerre entre l’Iran et l’Irak a provoqué
la mort d’un million d’hommes. Mais ce conflit n’a
guère retenu l’attention puisqu’il ne touchait pas les intérêts
vitaux de l’occident. En fait, que les Irakiens et les Iraniens
se massacrent mutuellement arrangeait plutôt les affaires de l’Occident,
puisque cela menait à l’épuisement des deux camps. En vérité,
Saddam Hussein a été vivement encouragé et fourni en armes par la
Grande-Bretagne et les États-Unis, jusqu’au moment où, avec l’invasion
du Koweït, il leur a marché sur les pieds. La même indifférence cynique
s’est manifestée dans l’attitude de l’Occident envers
l’horreur du génocide rwandais. Ces exemples ne servent qu’à
souligner l’hypocrisie des interventions prétendument "humanitaires"
de l’impérialisme en Bosnie, au Kosovo, ou au Timor Oriental.
Dans chaque cas, il importe de dissiper le brouillard diplomatique
afin d’exposer les intérêts de classe que voilent les manœuvres
et la propagande officielle.
Derrière les discours sur l’aide humanitaire
et le maintien de la paix se cachent des intérêts égoïstes sordides.
La guerre des États-Unis contre l’Irak n’était pas d’avantage
motivée par le sort du pauvre petit Koweït que la première guerre
mondiale ne l’était par celui de la Belgique. Le souci principal
des États-Unis concernait la menace constituée par l’augmentation
significative du pouvoir de l’Irak dans une région stratégiquement
importante pour la fourniture de pétrole aux États-Unis. Le bombardement
de l’Irak adressait un avertissement aux peuples du Moyen-Orient
et du Golfe : "Si vous sortez du droit chemin, voyez ce qu’on
vous fera !" Presque dix ans plus tard, le bombardement de l’Irak
se poursuit, même s’il est évident aux yeux de tous que l’Irak
est à terre et ne peut en aucun cas constituer une menace sérieuse
pour les États-Unis. Les bombardements et le harcèlement militaire
sont accompagnés d’un embargo économique non moins monstrueux,
qui comprend, entre autres, une interdiction d’importer des crayons
— décidément de très dangereuses armes dans les mains des écoliers
irakiens !
Les pays sous-développés et les limites
de la puissance américaine
Le fait que l’impérialisme américain soit devenu
la seule puissance mondiale de cette envergure, loin devant les autres,
crée une situation internationale sans précédant. Les États-Unis sont
aujourd’hui la puissance la plus contre-révolutionnaire que l’histoire
ait jamais connue. Elle est toujours prête à user de tous les moyens
pour ébranler les gouvernements qui lui déplaisent. En Afrique, en
Asie, en Amérique latine, elle n’hésite pas à donner de l’aide
aux pires bandits, pourvu que ceux-ci s’attaquent aux forces
qu’elle estime s’opposer à ses intérêts stratégiques.
Ces cinquante dernières années, le bas prix des matières
premières a joué un rôle vital dans le développement du capitalisme
occidental. Cela n’est pas une considération de second ordre.
Le contrôle des débouchés du pétrole et des autres matières premières
est un facteur majeur de la politique internationale des États-Unis,
ainsi que des autres puissances impérialistes. C’est pourquoi
ils sont prêts à recourir aux méthodes les plus brutales pour intimider
les peuples du monde sous-développé.
Au cours de ces années de "paix" mondiale
évoquées plus haut, le phénomène le plus marquant a été la révolution
anti-coloniale. Ce fut le plus grand mouvement des peuples depuis
la chute de l’empire romain : en Chine, en Inde, en Indochine,
en Afrique, ce magnifique soulèvement des peuples opprimés a mobilisé
des centaines de millions d’hommes et de femmes qui n’étaient guère
plus que des esclaves, des bêtes de somme. L’histoire ne connaît
rien de comparable à cette lutte des peuples pour leur émancipation
sociale et nationale.
Dans cette lutte titanique, l’impérialisme fut
vaincu. Ce mouvement fortement progressiste a été anticipé par le
dirigeant de la révolution russe Léon Trotsky, à la veille de la deuxième
guerre mondiale. Trotsky écrivait alors qu’à terme il ne serait plus
possible de soumettre les peuples coloniaux par des moyens directs.
Les impérialistes britanniques ont été les premiers à comprendre cette
réalité. Ils ont vu qu’il était impossible d’asservir les
populations coloniales, en Afrique et en Inde, par la force militaire.
Les Britanniques ont été expulsés par un mouvement de masse. On ne
sait pas, généralement, que l’impérialisme britannique a conquis
l’Inde et s’y est établi au moyen de troupes indiennes.
Autrement, ils n’auraient pas pu y maintenir leur contrôle. Avant
la conquête, l’Inde était morcelée en de nombreux petits États.
Il n’y avait pas de conscience nationale indienne. Paradoxalement,
c’est l’impérialisme britannique qui a crée une conscience
nationale en Inde. Lors du soulèvement populaire en 1947, le gouvernement
britannique a demandé au général Auchinleck combien de temps il pensait
pouvoir tenir en Inde. Les Britanniques étaient confrontés à des mutineries
dans l’armée, à des émeutes, des grèves et des manifestations.
Le général a répondu : "Pas plus que trois jours". Dès lors
que le peuple indien a pris conscience de lui-même en tant que nation
et s’est retourné contre ses oppresseurs, ce fut le début de
la fin de la domination directe de la Grande-Bretagne.
Dans un pays après l’autre, les impérialistes étaient
forcés de renoncer au contrôle militaire et bureaucratique de leurs
possessions coloniales. En France, De Gaulle était confronté à la
même réalité en 1958. Arrivé au pouvoir sur le slogan de l’Algérie
française, il s’est rendu compte de ce que lui coûtait la guerre contre
le peuple algérien, et a décidé de se retirer. Il en est résulté une
crise sociale et politique qui aurait bien pu mener à une révolution,
si le PCF avait eu une politique réellement communiste. Ceci indique
à quel point une révolution anti-coloniale peut avoir de profonds
effets dans les métropoles. La même chose s’est produite au Portugal
en 1974-75, lorsque la tentative de soumettre l’Angola, le Mozambique
et la Guinée-Bissau a déclenché une révolution au Portugal. Enfin,
en 1960, la Belgique a du quitter le Congo, après avoir délibérément
provoqué le chaos qui y règne aujourd’hui.
La révolution anti-coloniale fut une grande victoire,
un grand pas en avant. Mais dans le cadre du capitalisme, aucun des
problèmes fondamentaux de ces pays ne pouvait trouver de solution.
Après un demi-siècle de soi-disant indépendance, la classe capitaliste
n’a résolu les problèmes ni du Pakistan, ni de l’Inde. Le
problème agraire n’y est pas résolu, pas plus que celui de la
modernisation de la société. En Inde (et aussi dans certaines régions
du Pakistan) le système des castes, cette relique du passé féodal,
est toujours en place. Ni l’Inde ni le Pakistan n’ont résolu
non plus le problème national, dont les conséquences peuvent être
explosives, en particulier dans le Kashmir. En réalité, aucun de ces
pays, en dépit des ornements de leur indépendance formelle, n’est
réellement libre. Au contraire, ils sont aujourd’hui plus encore
sous domination impérialiste qu’ils ne l’étaient il y a
50 ans.
Les récents développements du sous-continent indien
révèlent l’existence d’insoutenables contradictions. Les
deux puissances nucléaires (Inde et Pakistan) ont frôlé la guerre.
Pour détourner l’attention du grand désordre qui règne au Pakistan,
Nawaz Sharif a fait un coup de bluff désespéré au Kashmir. Peut-être
voulait-il profiter de la crise gouvernementale en Inde ; quoi qu’il
en soit, dans ces événements les Pakistanais ont non seulement échoué,
mais en outre cet échec a déclenché le processus qui a mené au coup
d’État. Les Pakistanais ont essayé d’occuper des territoires,
dans les montagnes du Kashmir. Au lieu de les reprendre, l’armée
indienne a perdu des centaines d’hommes. Étant donné les difficultés
que représente un assaut frontal à de telles hauteurs, l’armée
indienne considérait activement la possibilité de lancer une manœuvre
latérale, ce qui serait revenu à violer la frontière avec le Pakistan.
Une telle initiative aurait rendu inévitable une guerre ouverte et
aux conséquences incalculables entre les deux pays. Seule la pression
exercée sur Nawaz Sharif par Washington a permis d’éviter une
telle perspective. Mais en cherchant à se justifier devant l’opinion
publique pakistanaise, Nawaz Sharif a commis l’erreur impardonnable
de faire porter à l’armée la responsabilité de la défaite. Son
sort en fut scellé, et immédiatement un nouveau coup d’État militaire
secouait le Pakistan. Ces événements à eux seuls révèlent l’impasse
totale du capitalisme dans les pays ex-coloniaux. Inutile de dire,
en outre, que le problème du Kashmir n’est pas résolu, et porte
en lui les germes de nouvelles guerres.
Partout les pays ex-coloniaux sont ravagés par la
guerre et l’instabilité. Il est impossible pour eux de résoudre
leurs problèmes dans le cadre du capitalisme qui, comme le disait
Lénine, est "une horreur sans fin". En ce moment, en Afrique,
se déroulent quatre ou cinq terribles guerres, caractérisées par des
massacres ethniques, et même des irruptions de cannibalisme. Certaines
de ces guerres se déroulent dans des pays potentiellement très riches,
comme l’Angola, ou le Congo. Avec une hypocrisie caractéristique,
les impérialistes font la moue et publient des articles plus ou moins
racistes qui présentent les Africains comme de sauvages sous-hommes.
Les guerres y sont décrites comme des guerres tribales alors qu’en
réalité la plupart d’entre elles sont des guerres par procuration
que se livrent les puissances capitalistes dans leur lutte pour acquérir
des marchés et des matières premières. Des pays comme l’Angola
ou le Congo possèdent d’énormes ressources minérales qui suscitent
beaucoup d’intérêt chez les impérialistes. Le cas du Congo est
particulièrement frappant. Ce pays potentiellement riche a été réduit
à l’état de poussière. De vastes régions du pays sont sous le
contrôle des rebelles et des troupes étrangères. Le Zimbabwe, l’Angola
et la Namibie soutiennent le gouvernement de Kabila, qui ne maîtrise
pas la moitié du pays. L’Uganda et le Rwanda contrôlent les rebelles,
et le Burundi y intervient également. Tous attendent de pouvoir mettre
la main sur les mines du Congo, ou sur toute autre richesse naturelle.
En dépit de toutes les tentatives de cessez-le-feu, le conflit du
Congo se poursuit. C’est une guerre réactionnaire des deux côtés.
Les États-Unis et la France se livrent bataille sur le territoire
africain à travers des armées intermédiaires. Aussi sont-ils très
largement responsables de tout le chaos qui vient d’être évoqué.
Jamais dans l’histoire n’a existé de puissance
militaire et économique aussi colossale que l’actuel impérialisme
américain. Jamais la planète n’a été si largement dominée par
un seul pays. Dans ses relations avec les autres pays les États-Unis
font preuve d’une extraordinaire arrogance. A l’égard de
la Yougoslavie, la position initiale de Washington était : "Faites
ce qu’on vous dit ou nous vous bombarderons." Cependant,
à y regarder de plus près, on se rend compte que le colosse a des
pieds d’argile. Sa puissance est limitée y compris dans les domaines
où il semble invincible. A ce propos, Trotsky avait prévu que les
États-Unis sortiraient vainqueurs de la deuxième guerre mondiale et
domineraient alors le monde, mais il ajoutait que ses fondations seraient
"chargées de dynamite". Nous en sommes précisément là. Si,
il y a un siècle, l’impérialisme britannique a pu tirer d’alléchants
profits de la mise à feu et à sang de ses colonies. Les États-Unis
ont hérité de la Grande-Bretagne le rôle de gendarme du monde, mais
dans un contexte complètement différent. En période de déclin du capitalisme,
les États-Unis vont beaucoup plus perdre que gagner à ce jeu. A long
terme, les inconvénients de ce rôle auront de profonds effets sociaux
au sein même des États-Unis. Les récentes manifestations qui se sont
déroulées à Seattle, lors de la conférence de l’OMC, sont une
illustration graphique de cette réalité.
La guerre du Vietnam fut un tournant de l’histoire.
C’était, de toute l’histoire des États-Unis, la première
qu’ils perdaient. Ce traumatisme a contribué à former un comportement
bien particulier de la classe dirigeante américaine en ce qui concerne
la guerre. N’oublions d’ailleurs pas que l’impérialisme
américain n’a pas été battu au Vietnam, mais à l’intérieur
de ses propres frontières. Il y a eu un soulèvement, une mobilisation
des masses américaines, dont les connotations étaient révolutionnaires.
L’armée américaine au Vietnam était tellement démoralisée qu’un
général américain a déclaré que l’humeur des troupes n’évoquait
rien de moins que la situation de Petrograd en 1917. La plus importante
puissance impérialiste jamais vue dans l’histoire devait reculer
devant une armée paysanne marchant pieds nus. Cela eut de profonds
effets sur la stratégie militaire des États-Unis.
Après la guerre du Vietnam, l’impérialisme américain
ne peut plus envisager une intervention terrestre dans aucun pays,
exception faite de l’Arabie Saoudite. Du fait de l’importance
de l’Arabie Saoudite pour l’économie américaine, les États-Unis,
si nécessaire, seraient poussés à intervenir, probablement jusqu’à
l’occupation des aires littorales, où se trouve le pétrole, ne
laissant que le désert aux Saoudiens. L’Arabie Saoudite est extrêmement
instable. Sa dette publique s’élève à présent à 10% du P.N.B.
La clique dirigeante qui s’appuie sur la famille royale ne peut
plus se permettre les grandes concessions qu’elle faisait, dans
le passé, à la population. Les divisions au sommet de la société que
reflètent les querelles au sein de la famille royale, sont l’expression
des tensions qui s’amplifient dans la société saoudienne. Le
spectre de la révolution hante la péninsule arabique. Et pas seulement
en Arabie Saoudite. Du fait des fluctuations violentes que subit le
prix du pétrole, il n’y a pas un seul régime capitaliste stable
dans tout le Moyen-Orient.
L’histoire des révolutions nous montre que celles-ci
commencent non à la base, mais au sommet, par des divisions au sein
de la classe dominante. Le célèbre sociologue et historien français
Alexis de Tocqueville a étudié ce processus en détail et décrit ce
qui se passe lorsque l’ancien régime rentre en pleine crise.
Une partie de la classe dominante dit : si l’on ne réforme pas,
il y aura une révolution ; l’autre partie dit : si on réforme,
il y aura une révolution... et les deux ont raison. Cette analyse
correspond parfaitement à la situation à laquelle la monarchie arabe
fait face en ce moment. Ces régimes semblent à première vue prospères
et très stables. L’Arabie Saoudite, le Bahrain et le Koweït sont
tous dirigés par des familles royales, ainsi que la Jordanie et le
Maroc. Et cependant il n’est pas une seule de ces familles qui
ne soit divisée. C’est l’indication d’un développement
de tensions révolutionnaires dans ces sociétés.
Partout le spectre de la révolution commence à réapparaître.
En Iran, après 20 ans de réaction fondamentaliste, sous le régime
des Mullahs, la population se réveille. Comme toujours, le mouvement
commence par les étudiants et les intellectuels, les plus précis baromètres
des tensions cachées de la société. Les manifestations de masse de
l’an dernier ont servi à avertir le régime que la patience de
la population est épuisée. L’explosion des étudiants inaugure
une nouvelle révolution iranienne. Certes le mouvement s’est
replié depuis l’été, face à une terrible répression. Mais il
refera inévitablement surface, et doublement vigoureux. Les stratèges
du Capital en sont très vite arrivés aux mêmes conclusions que nous-mêmes.
Dans un récent numéro du Business News, on peut lire : "Plusieurs
observateurs des émeutes de juillet dernier ont interprété les affrontements
entre les étudiants d’un côté, la police et la racaille religieuse
d’extrême droite de l’autre, comme un avertissement au sujet
de ce qui se passerait si le gouvernement ne cédait pas. "Khatami
est notre dernière chance pour une réforme pacifique" a déclaré
Ali Rezar-Alavi-Tabar, un éditeur du Sobh-e-Emrooz journal à Téhéran,
et aussi un soutien clé de Khatami."
Ces événements sont une anticipation d’un processus
qui va prochainement traverser le Golfe et le Moyen-Orient. Ils sont
très importants non seulement pour l’Iran, mais aussi pour la
révolution à l’échelle mondiale et font certainement trembler
la classe dirigeante américaine. L’Iran n’est pas un pays quelconque.
C’est un pays d’une importance stratégique décisive. Or, c’est
ici que nous touchons aux limites de l’impérialisme américain.
L’Iran était tout aussi stratégique en 1979, mais il était hors
de question pour les Américains de tenter une intervention pour sauver
le Shah, leur allié. Ils en étaient réduits à observer, dans une rage
impuissante, le renversement du Shah et la mise à sac de leur ambassade.
Si les États-Unis ne pouvaient pas intervenir en 1979, comment le
pourraient-ils aujourd’hui face à une nouvelle révolution iranienne ?
Une telle évolution aurait des implications dans
tout le Moyen-Orient. Les États-Unis seraient partout sur la défensive.
Et si, comme c’est hautement probable, ils décidaient d’intervenir
en Arabie Saoudite pour protéger leurs intérêts liés au pétrole, cela
provoquerait des mouvements sociaux dans chaque pays du Moyen-Orient.
Pas une ambassade américaine ne resterait debout. Et les effets s’en
feraient sentir jusqu’en Asie, en Afrique et en Amérique Latine.
Cet orage qui menace d’éclater explique pourquoi les impérialismes
américain, britannique et français sont en train de s’armer massivement.
Quoi qu’il en soit, les limites de la puissance de l’impérialisme
sont révélées par le fait que, depuis la guerre du Vietnam, le Pentagone
se refuse, dans la mesure du possible, au déploiement de troupes terrestres.
Durant ces 20 dernières années, si l’on fait exception de l’Irak,
il ne s’y est résolu que lorsqu’il s’agissait de petits
et faibles pays. Et même là, chaque fois, cela a fini soit pas très
bien, soit carrément mal. Au Liban et en Somalie, les États-Unis en
ont même été réduits à l’humiliation du retrait de leurs troupes.
Selon l’agence Stratfor : "L’intervention en Iraq fut la
première d’une série incluant la Somalie, Haïti, la Bosnie, et,
maintenant, le Kosovo. Toutes n’ont pas bien fini. La Somalie
était, dans une certaine mesure, un échec. L’invasion de Haïti
a destitué le gouvernement en place, mais nul n’oserait affirmer
que cela a sorti le pays de sa misère. En Bosnie, l’intervention
de courte durée annoncée s’est transformée en occupation permanente.
Mais aucune de ces interventions n’a forcé les États-Unis à faire
face à la question fondamentale : quelles sont les limites de la puissance
américaine ?" (Rapport Stratfor du 3 mai 1999).
Ceci explique la vive opposition américaine à un
déploiement terrestre au Kosovo, et sa préférence pour une intervention
aérienne. Les États-Unis ne doutaient pas un instant qu’ils auraient
perdu beaucoup d’hommes dans une intervention terrestre. Et cela
aurait des répercussions considérables sur les populations des pays
de l’OTAN, et tout particulièrement sur la population américaine
elle-même. Les manifestations à Seattle eussent parues insignifiantes
comparées aux mouvements sociaux s’opposant à la guerre. Heureusement
pour Clinton, un accord a pu être trouvé, avec l’aide de la Russie,
et la nécessité d’une intervention terrestre fut écartée. Les
États-Unis vont probablement se lancer furieusement dans le perfectionnement
de leur arsenal d’armes de longue portée. Cependant, tôt ou tard,
l’impérialisme américain se trouvera dans l’obligation d’user
des troupes terrestres, et d’en assumer les conséquences.
La prépondérance de l’Allemagne en Europe
La division du monde en blocs régionaux est une des
tendances majeures de notre époque. Après la deuxième guerre mondiale,
les États-Unis dominaient complètement l’Europe de l’Ouest
; l’Europe de l’Est était quant à elle sous domination russe,
de sorte que l’Europe se trouvait être scindée en deux. Tout
cela a aujourd’hui changé. Mais même avant la chute du Stalinisme,
le monde commençait déjà à se diviser en plusieurs blocs économiques
rivaux. l’ALENA est un bloc dominé par l’impérialisme américain
qui inclut, au nord, le Canada, et au sud, le Mexique. En réalité,
les États-Unis considèrent la totalité du continent américain comme
son territoire privé. De son côté, le Japon s’efforce de faire
de l’Asie sa sphère d’influence propre. Quant aux capitalistes
européens, ils ont formé l’Union Européenne.
Le lancement de la monnaie européenne a communément
été interprété comme la preuve tangible de l’évolution du continent
en direction d’un État européen, ou tout au moins d’une
grande Fédération. Cette interprétation méconnaît profondément la
réalité de ce qui se met effectivement en place. Il est vrai que le
processus d’intégration de l’Europe est allé plus loin que
nous l’avions imaginé possible. Mais il n’en demeure pas moins
limité, et dans tous les cas le processus est loin d’avoir éliminé
les contradictions profondes qui existent entre les États membres.
Il faut surtout souligner qu’il n’y a qu’une seule
véritable grande puissance économique en Europe, à savoir l’Allemagne.
Ce fait, perceptible depuis longtemps, est graduellement devenu une
évidence, surtout depuis le tournant majeur dans l’histoire de
l’Europe et du monde qu’était la chute du mur de Berlin en 1989.
Rétrospectivement, il est probable que l’introduction
de l’euro sera considérée comme l’apogée de l’intégration
de l’Europe sur des bases capitalistes. Pourtant, à tous les
niveaux, se manifestent des conflits d’intérêts entre les pays
membres de l’Union Européenne. La France est déterminée à défendre
son industrie agroalimentaire, y compris pour des raisons politiques
et sociales. Cette industrie est menacée par les démarches de l’Allemagne,
qui se tourne vers l’Est, vers ses anciennes colonies, en République
Tchèque, en Pologne et dans les Balkans. La France se tourne vers
le Sud, vers ses anciennes colonies en Afrique du nord et vers ses
voisins méditerranéens, l’Espagne et l’Italie, qu’elle
considère comme ses alliés potentiels. La Grande-Bretagne, quant à
elle, est un cas un peu spécial. Après des décennies de déclin industriel,
elle a perdu la plupart de sa puissance et de son influence, mais
pas pour autant ses illusions et sa folie des grandeurs. Dans les
faits, elle est largement devenue une économie rentière, comme la
France d’avant la deuxième guerre mondiale, et un semi-satellite
des États-Unis. Les autres et plus petites puissances européennes
gravitent, comme toujours, autour des trois principales, ici un jour,
là le lendemain, en fonction des enjeux du moment. Par exemple, la
Grèce est en train de déterminer sa politique par rapport à la Turquie
et à la Serbie. Tous les États sont guidés par leur intérêt national
propre. Mais c’est l’Allemagne qui détient le pouvoir décisif au sein
de l’Union Européenne .
A l’origine, la création d’une Union Européenne
devait lier la France et l’Allemagne de manière à rendre impossible
une nouvelle guerre entre ces deux pays. Mais l’intention de
la France a toujours été d’être la force dominante de cette union.
Et, au début, c’était le cas : l’Allemagne en était encore
à travailler à son retour sur scène, après sa catastrophique défaite
de 1945. Mais, plus tard, la croissance de sa base industrielle lui
a permis de dépasser la France. Paris se consolait alors à l’idée
que si l’Allemagne était devenue la puissance économique dominante
de l’Europe, la France conservait la suprématie politique et
militaire. Mais à présent, tous ces calculs ne valent plus rien. Fort de sa réunification, l’Allemagne émerge comme une
super-puissance de plein droit. Et à vrai dire, il était bien utopique
d’imaginer que sa puissance économique ne finirait pas par se
traduire au plan politique et militaire, et que la classe dirigeante
allemande se contenterait éternellement de jouer les seconds violons
sur la scène internationale.
La réunification a fait resurgir tous les vieux rêves
de puissance de la classe dirigeante allemande. Aujourd’hui,
l’Allemagne dépense un peu moins d’argent dans l’armement
que la Grande-Bretagne et la France (355 dollars par an et par habitant),
mais elle a une base industrielle grandiose, une armée très puissante,
et une population de quatre-vingts millions de personnes au cœur
de l’Europe. Elle a déjà réussi au moyen de son économie ce qu’elle
avait tenté d’accomplir au cours des deux guerres mondiales, à savoir
l’unification de l’Europe sous sa domination. Cependant,
la puissance politique et militaire de l’Allemagne n’est pas encore
à la hauteur de sa puissance économique. L’Allemagne s’imposera davantage
en tant que puissance militaire dans les années à venir. Pendant la
crise du Kosovo, pour la première fois depuis 1945, les troupes allemandes
ont participé à une action militaire sur le territoire d’un pays
européen. C’était une participation modeste, mais sa signification
symbolique est considérable.
Des signes évidents nous montrent que l’Allemagne
s’impatiente toujours plus face aux restrictions artificielles
à son rôle européen que lui impose la suspicion de ses voisins. En
août 1999, le chancelier Schröder déclarait que "l’Allemagne
a tout intérêt à se considérer comme une grande puissance européenne."
Et il ajoutait : "L’Allemagne n’est ni mieux ni moins
bien que les autres pays." Par quoi le chancelier allemand voulait
dire : "Je ne sais pas ce que les gens ont contre l’Allemagne.
C’est un pays comme les autres." A quoi The Economist
a répondu : "Oui, monsieur Schröder, l’Allemagne n’est
ni mieux ni moins bien que les autres pays. Elle est juste très grande
et au centre de l’Europe." Ces dernières lignes expriment
admirablement la véritable attitude de la France et de la Grande-Bretagne
à l’égard de l’Allemagne. Mais rien ne pourra empêcher l’Allemagne
de traduire sa force industrielle et économique en puissance politique
et militaire.
Bismarck définissait l’ "hégémonie"
de la manière suivante : "c’est une relation inégale établie
entre une grande puissance et une ou plusieurs plus petites puissances
qui n’en repose pas moins sur une égalité formelle, juridique,
entre ces États. Ce n’est pas tant un rapport de gouvernant à
gouverné que de meneur à suiveur ". Voila qui est une assez bonne
description du rapport de force auquel aspire l’Allemagne, au
sein de l’Europe. Cela mènera inévitablement à des collisions
avec la France et la Grande-Bretagne, qui ne consentiront pas au rôle
subalterne que l’Allemagne veut leur imposer. La politique étrangère
de l’Allemagne ressemble à celle qu’elle pratiquait il y a cent
ans. Sa position historique et géographique, ainsi que ses intérêts
économiques, l’orientent vers l’Est, où elle espère intégrer
ses États clients à l’Union Européenne. L’adhésion de pays
comme la Pologne ou la Hongrie à l’UE signifierait la mort de
la Politique Agricole Commune : d’où le conflit avec la France,
dont les agriculteurs profitent de la PAC. D’un autre côté, la
Grande-Bretagne, si elle ne s’oppose pas à l’entrée dans
l’UE de pays qui constitueront de nouveaux débouchés pour ses
produits, elle est par contre violemment opposée à toute idée de changer
le système de vote de l’UE, qui pourrait mener à l’abolition
de son droit de veto. Mais comment une UE élargie pourrait-elle permettre
aux petits États de l’Europe de l’Est de bloquer ses décisions ?
Dans tous les cas, la Grande-Bretagne, qui contribue largement au
budget de l’UE, ne consentira pas à augmenter encore ses frais
en subventionnant ces pays... au profit de l’Allemagne.
Ainsi, la question de l’élargissement de l’UE
jette une grande quantité d’huile sur le feu des désaccords nationaux.
La nomination de Berlin comme capitale est une décision historiquement
symbolique. Les capitalistes allemands n’ont pas perdu de temps
pour s’installer en Pologne et dans d’autres pays de l’Europe
de l’Est. Ils procèdent à la reconstruction de leurs anciennes
colonies et sphères d’influence, conformément à l’ancienne
politique étrangère de Drang nach Osten, la poussée vers l’Est.
Cette même politique a mené à l’éclatement de la Tchécoslovaquie.
Ces actions correspondent clairement aux intérêts de l’impérialisme
allemand, lequel, après avoir conquis la domination économique de
l’Europe, affirme à présent son pouvoir politique et militaire.
Des alliances et conflits temporaires peuvent engendrer
toutes sortes de nouveaux accords et blocs épisodiques, mais le fait
le plus important est que le vieil axe entre la France et l’Allemagne
se dissout à grande vitesse. A ce sujet, The Economist écrit :
"La France semble s’inquiéter de temps à autre du rapprochement
entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne. La France commençant
à se sentir trahie, une série de petites disputes s’est allumée,
depuis que M. Schröder est au pouvoir." Ce qui compte ici, ce
ne sont pas les disputes, mais le sentiment croissant, à Paris, qu’il
ne faut plus compter sur le soutien automatique de l’Allemagne,
et que celle-ci est déterminée à suivre sa destinée, que cela plaise
ou non à la France.
Comme dans la période précédant 1914, on assiste
à de constantes manœuvres de position entre la France, la Grande-Bretagne
et l’Allemagne. A l’époque, on pouvait croire dans un premier
temps que l’Allemagne s’unirait avec la Grande-Bretagne
contre la France. Mais la puissance grandissante de l’Allemagne,
qui menaçait de modifier l’équilibre des pouvoirs en Europe,
a jeté la Grande-Bretagne dans les bras de son vieil ennemi, la France.
La question fut réglée par l’Entente Cordiale, lorsque la Grande-Bretagne
et la France formèrent effectivement un bloc contre l’Allemagne.
Nous faisons face aujourd’hui à une situation identique. Un représentant
du Foreign Office britannique a déclaré que "les nations
n’ont pas d’amis permanents ; elles n’ont que des intérêts
permanents." Malgré les accrocs entre la France et la Grande-Bretagne
au sujet de l’exportation de bœuf britannique, un rapprochement
entre ces deux pays est à plus ou moins long terme inévitable. Les
intérêts permanents de la Grande-Bretagne en Europe la pousseront
à s’unir avec la France pour contrer la puissance de l’Allemagne.
La guerre dans les Balkans
Comme toujours, les causes de l’instabilité
des Balkans doivent être cherchées en dehors des Balkans mêmes. Le
point de départ de la crise des Balkans a été l’effondrement
de l’URSS et la réunification de l’Allemagne. Il y a dix
ans, la nouvelle unification de l’Allemagne constituait un changement
fondamental des rapports de force au sein de l’Europe. De la
même manière, dans la deuxième moitié du 19ème siècle,
la montée en puissance de l’Allemagne, consécutive à son unification,
avait complètement modifié les rapports de force en Europe, et avait
notamment préparé le terrain pour trois guerres. Dans les deux cas,
les Balkans en furent affectés d’une manière déterminante, ce
qui a en retour affecté la situation internationale dans son ensemble.
Par une ironie de l’histoire, le 21ème siècle commence
tout juste comme le 20ème.
Jusqu’à récemment, les Européens s’imaginaient
que la guerre ne touchait que d’autres peuples, sur d’autres
continents. La classe ouvrière européenne avait oublié ce qu’est
la guerre, de même qu’elle a oublié à quoi ressemblent les révolutions
et les contre-révolutions. Le bombardement de civils, le nettoyage
ethnique, la folie xénophobe et les camps de concentration étaient
supposés n’appartenir qu’au passé. La guerre du Kosovo a
imposé un rude réveil à l’Europe. Elle constitue un tournant
majeur dans l’histoire du continent et du monde entier. Elle
rappelle concrètement que nous n’en sommes plus à l’époque
où l’équilibre de l’opposition entre deux super-puissances
(les États-Unis et l’URSS) déterminait la relative stabilité
des rapports internationaux. A l’époque, il aurait été hors de
question que les États-Unis se permettent d’attaquer l’Irak
ou de bombarder la Yougoslavie. La disparition de l’URSS a permis
aux États-Unis d’émerger comme l’unique super-puissance
mondiale, et lui a permis de développer une politique étrangère plus
agressive.
Les textes politiques que nous avons publiés au sujet
des Balkans ces huit dernières années nous autorisent à dire que nous
sommes la seule organisation à n’avoir pas perdu la tête, et
à avoir maintenu sur cette question une position de classe et internationaliste.
Quel était la signification de ce conflit ? Tout d’abord, il constitue
une modification majeure de la situation mondiale. Il signifie un
changement fondamental des rapports de force internationaux qui se
sont développés ces dix dernières années, depuis l’effondrement
du Stalinisme et de l’Union Soviétique.
On a tendance à attribuer à la politique étrangère
de Washington une finesse et une capacité d’anticipation qui soit
à la mesure de sa puissance militaire. Et pourtant, si l’on considère
les actions de l’impérialisme américain, il est difficile de
discerner, dans les Balkans, une stratégie à long terme cohérente,
et qui ne repose pas sur le simple principe de l’utilisation
de son irrésistible puissance de feu pour agresser le reste du monde
et imposer aux gouvernements sa volonté. Le principal — et peut-être
unique — péché dont s’est rendu coupable le gouvernement yougoslave
aux yeux de Washington, c’est de n’être pas prêt à se plier
à ses dictats.
Les seuls qui aient semblé savoir depuis le début
ce qu’ils voulaient dans les Balkans, qui ont établi une série
d’objectifs bien définis suivant un plan d’action précis,
ce sont les Allemands. Le premier résultat en fut la désintégration
de la Yougoslavie. Bien entendu, celle-ci connaissait déjà des problèmes
internes. L’abolition de l’autonomie du Kosovo — en elle-même
une expression des contradictions du vieux système — a aggravé les
tendances nationalistes que Tito s’était toujours efforcé de
contrôler. Mais, comme toujours, les flammes ont été attisées de l’extérieur.
En s’immisçant dans les affaires internes de la Yougoslavie,
en poussant la Slovénie et la Croatie à rompre avec la Yougoslavie,
l’Allemagne a déchaîné des forces que ni elle ni qui que ce soit
ne pouvait plus contrôler. Sans doute n’ont-ils pas anticipé
les conséquences de leurs actions. La démission du ministre allemand
des affaires étrangères, Genscher, était une façon tacite de reconnaître
leur mauvais calcul. Quoi qu’il en soit, ce sont d’autres —
et en particulier la France et la Grande-Bretagne - qui ont dû
en assumer les frais.
La brutalité impérialiste de l’OTAN
L’insolence de l’impérialisme américain,
qui cherche à imposer ses volontés au reste du monde, s’est exprimée
tout d’abord par l’agression de l’Irak, puis par le
bombardement du Kosovo. Dans le fond, l’OTAN n’est qu’une
couverture pour les ambitions mondiales des États-Unis. Lors du sommet
tenu par l’OTAN, début 1999, un nouveau document stratégique
a été présenté qui élargissait le pouvoir d’intervention de l’OTAN.
Ce texte constitue une révision fondamentale des normes de la diplomatie
internationale, qui sont restées essentiellement les mêmes pendant
350 ans. Depuis le traité de Westphalie en 1648, le principe de base
des relations internationales, du moins sur le papier, était celui
de non-ingérence dans les affaires internes d’autrui.
En ce qui concerne le Kosovo, il est difficile de
dire si les États-Unis ont agi suivant un plan préconçu. C’est
une possibilité, mais c’est celle qui semble la moins probable.
Il est plus probable que toute la guerre a été la conséquence d’un
mauvais calcul. Clinton a été poussé par le Département d’État à croire
que Belgrade se rendrait aussitôt que quelques bombes auraient été
lâchées. Mais les choses ne se sont pas déroulées aussi simplement.
Le Président Truman a fait la remarque que les généraux américains
étaient incapables de marcher et de mâcher du chewing-gum simultanément.
Quoi qu’il en soit, dans l’affaire du Kosovo, pour une fois,
le Pentagone s’est montré plus intelligent que l’actuel
Président des États-Unis. D’après des rapports fiables, il y
a eu une lutte entre le Pentagone et le Département d’État au sujet
de la ligne d’action à suivre. Le Pentagone s’inquiétait
de cette aventure en Yougoslavie et en particulier d’une guerre terrestre.
Pour rassurer les généraux, Clinton a explicitement exclu, dès le
début, l’éventualité d’une intervention terrestre -
une décision qui a été très critiquée par les experts militaires américains
et d’ailleurs.
Il est évident que les États-Unis ne voulaient pas
être entraînés dans une guerre dans les Balkans. Ce que voulaient
les États-Unis, c’était la stabilité des Balkans — sous leur
contrôle. Le problème, avec la Yougoslavie, c’est qu’elle
ne se pliait pas aux volontés des États-Unis. Le prestige des États-Unis
était aussi un facteur. Le succès des opérations militaires au Kosovo
était essentiel pour prouver le sérieux que met l’OTAN à atteindre
ses objectifs déclarés. Madeleine Albright — probablement la plus
obtuse des secrétaires d’État que les États-Unis aient jamais eu —
a fait tout ce qui était en son pouvoir pour provoquer les Yougoslaves.
L’arrogance pouvait se lire dans les "accords" de Rambouillet,
qui étaient écrits de telle manière qu’aucun gouvernement souverain
de ce monde ne pourrait les accepter. Ces accords étaient comparables
à l’infâme ultimatum posé par l’Autriche-Hongrie à la Serbie,
en 1914. Comme il était prévisible, la Serbie les a refusé, et les
bombardements ont commencé. Mais d’emblée, les choses ont mal tourné
pour l’OTAN. Belgrade ne capitulait pas et l’armée yougoslave
ne pouvait être détruite. C’est pourquoi l’OTAN a délibérément
bombardé des cibles civiles : des usines, des maisons, des ponts,
des hôpitaux, des écoles. Le but était alors de terroriser le peuple
yougoslave, pour l’obliger à se soumettre à l’impérialisme
américain, comme en Irak. Mais en Irak, après huit années de bombardements
et de blocus économique, Washington est plus loin que jamais d’y
avoir atteint ses objectifs stratégiques. Et il est très probable
qu’il en sera de même, à long terme, dans les Balkans.
La puissance militaire de l’impérialisme américain
est énorme. Ses moyens de destruction sont extraordinaires et terrifiants.
Ceci dit, la propagande américaine exagère en permanence les capacités
et la portée de sa technologie militaire. Par exemple, ils ont fait
tout un opéra de leurs bombes soi-disant "intelligentes".
Elles sont si précises, disaient-ils, que même d’une très haute
altitude, elles peuvent atteindre la plus petite des cibles. L’objectif
d’une telle propagande était de faire croire à l’opinion
publique américaine qu’ils allaient gagner une guerre "propre",
juste en larguant quelques bombes. Or, si toute cette propagande était
fondée, il serait difficile d’expliquer pourquoi des cibles comme
l’ambassade chinoise, des colonnes de réfugiés Kosovars, ou encore
ces pays alliés que sont l’Albanie et la Bulgarie, ont été bombardés.
En réalité, de tels faits démontrent que la théorie de l’infaillibilité
des bombes "intelligentes" est une pure absurdité.
On dit souvent que la vérité est la première victime
d’une guerre. En 1914, la France et la Grande-Bretagne ont lancé
une campagne de propagande visant à diaboliser les Allemands, en les
accusant de perpétrer en Belgique, qu’ils occupaient, les pires
crimes. Certaines de ces histoires d’atrocités étaient fondées,
d’autres ne l’étaient pas, ou étaient largement exagérées.
Cette propagande était en elle-même une sorte d’instrument militaire,
dans la mesure où elle préparait l’opinion publique au massacre
de la première guerre mondiale. De la même manière, toutes sortes
de crimes sordides furent attribués aux Serbes. Et sans aucun doute
des atrocités ont été perpétrées par les Serbes sur les Albanais du
Kosovo, mais pas à l’échelle qu’on nous a présentée. En
fait, la plupart des crimes ont été perpétrés après que l’OTAN
a commencé son bombardement. Et les auteurs en étaient non pas l’armée
yougoslave, mais les dénommés Tchetniks, c’est-à-dire
des bandes paramilitaires fascisantes. Le même phénomène a eu lieu
dans chaque guerre dans les Balkans. Et il est faux de dire que ces
choses-là ont été le monopole des serbes. La Croatie a expulsé 300
000 serbes de terres qu’ils avaient occupées pendant plusieurs
siècles. La Croatie a aussi lancé une campagne de nettoyage ethnique
contre les musulmans bosniaques de Mostar, en 1993. Mais tout cela
fut entièrement accepté par l’Occident, en vertu du principe
selon lequel "l’ennemi de mon ennemi est mon ami".
Ils ont recouvert ces événements d’un silence complice, de même
qu’ils se taisent à présent au sujet du nettoyage ethnique et
des meurtres de civils serbes perpétrés par l’UCK.
Dans toutes les guerres, on utilise la propagande
comme une arme auxiliaire aux chars, avions et missiles guidés. Mais
l’avalanche de propagande qui a accompagné ce conflit du premier
au dernier jour est probablement sans précédent. Durant les bombardements,
les dirigeants de l’OTAN ont construit un barrage de propagande
visant à convaincre leurs peuples respectifs qu’il s’agissait
d’une guerre "juste". Il était impossible à la masse
de la population d’entendre une autre version. Dès lors, même
si aucun enthousiasme guerrier n’animait, par exemple, les peuples
anglais et américain, la plupart des gens ont accepté la guerre, à
contre-cœur, comme étant inévitable. Cependant, en Italie et
en Grèce, une opposition massive à la guerre s’est développée.
De même, en Allemagne, l’opposition à la guerre a causé de sérieux
problèmes internes au SPD et aux Verts. Les Allemands, à la différence
des Anglais, n’avaient pas connu de guerre depuis 1945, et ne
souhaitaient pas renouveler l’expérience. Il est évident que
toute la propagande en faveur de la guerre était un tissu de mensonges
et que les stratèges de l’OTAN n’étaient pas motivés par des
préoccupations humanitaires. Leur refus d’accueillir les réfugiés
sur leur territoire le démontre à lui seul. En réalité, les massacres
perpétrées à l’encontre des Albanais kosovars arrangeaient l’OTAN,
puisqu’ils servaient à justifier les bombardements. Plus l’OTAN exagérait
l’étendue des massacres, plus elle pouvait justifier les bombardements.
L’image que l’OTAN aime donner d’elle-même
est celle de la grande et heureuse famille des pays démocratiques,
unie pour la défense de la paix et de la civilisation. Cette image
est cependant loin de représenter la réalité. Après la chute de l’Union
Soviétique, l’OTAN a taché d’augmenter le nombre de ses
membres, à travers un processus qui s’arrête à la frontière de
la Russie. Comme la guerre au Kosovo l’a démontré, l’OTAN
a discuté, sans parvenir à un accord, l’idée d’imposer un
embargo pétrolier à la Serbie. Or, imposer un tel embargo aurait signifié
s’engager dans un conflit avec la Russie, dans la mesure où cela
impliquait de bloquer les pétroliers russes. La Russie aurait alors
mobilisé une escorte navale, ce qui aurait inévitablement mené à un
conflit armé. Pour rendre légal ce type d’opération, l’OTAN
aurait eu à obtenir l’accord de l’ONU. Cependant, la Russie
et la Chine, au Conseil de Sécurité, auraient rejeté toute résolution
permettant à l’OTAN d’arrêter et de fouiller les bateaux
en pleine mer. C’est pourquoi la France, la Grèce et l’Italie
— tous trois membres de l’OTAN — se sont opposés en bloc à
l’idée d’embargo. Finalement, l’idée a dû être abandonnée,
prouvant une fois de plus que l’OTAN n’a pas de politique
unifiée, et a bien failli, pendant la durée des bombardements, provoquer
une scission dans ses rangs.
Pendant toute la durée des bombardements, le gouvernement
des États-Unis a du se battre pour maintenir l’unité de l’OTAN
La stratégie militaire des États-Unis se heurtait aux limites de l’opposition
à l’intérieur même de l’organisation. En mars, le gouvernement
italien était en difficulté. Le parlement italien a dû voter pour
la réouverture des négociations et pour la suspension des bombardements.
Aussi l’Italie et la Grèce étaient-ils considérés comme les points
faibles de l’OTAN.
L’Allemagne, elle aussi, n’était pas très
enthousiasmée par cette guerre. Après une semaine de bombardement,
des sondages d’opinion établissaient qu’un allemand sur
quatre seulement était en faveur d’une intervention terrestre.
Au sein même du gouvernement, cette question suscitait des hésitations.
Le parti des Verts étaient sous la pression de ses membres dont une
fraction significative s’opposait à la guerre, et une opposition
prenait forme au sein même du SPD. Si une intervention terrestre avait
été engagée, l’éclatement de l’OTAN aurait été très probable.
C’est pourquoi, finalement, l’OTAN et les États-Unis ont
été obligé de manœuvrer avec la Russie pour aboutir à une solution
au conflit qui ne comprenait pas d’intervention terrestre.
L’OTAN a-t-elle atteint ses objectifs
dans les Balkans ?
A la fin de la guerre, l’OTAN a prétendu avoir gagné
la guerre. Que pouvaient-elle dire d’autre ? Il fallait donner
l’impression que les bombardements étaient parvenus à détruire la
machine de guerre yougoslave. L’OTAN a prétendu qu’un tiers
des chars serbes, soit des centaines de véhicules, avaient été détruits.
Mais en réalité, on n’a pu en compter que 13 ! Comme le révèle
le Guardian du 4/07/99, "il apparaît que les dommages
infligés aux forces terrestres serbes sont minimes comparés à ce qu’en
prétendait Jamie Shea lors des conférences de presse enthousiastes
que donnait quotidiennement l’OTAN."
L’armée yougoslave était intacte. Elle s’était
enterrée, en attendant le combat terrestre. Il est clair que cette
armée s’était préparée au combat. Si un combat terrestre s’était
engagé, il n’est même pas sûr que les Américains l’auraient
gagné. Cela aurait été sans aucun doute une affaire très sanglante,
infligeant de lourdes pertes des deux côtés. Le terrain de combat
aurait été très difficile pour l’armée américaine, et sans comparaison
possible avec celui de la guerre du Golfe. C’est pourquoi le
Pentagone s’y est opposé. Dans de telles circonstances, la très
fragile unité de l’OTAN aurait été soumise à d’énormes tensions.
Il y aurait eu une très puissante opposition à la guerre dans tous
les pays membres de l’OTAN, y compris la Grande-Bretagne et les
États-Unis.
Ce ne sont pas les bombardements qui ont obligé l’armée
yougoslave à se retirer, mais plutôt le fait que les Russes, et en
particulier Eltsine et Tchernomédine, étaient eux aussi terrifiés
à l’idée d’une guerre en Yougoslavie. Ils en craignaient
les effets sur la Russie même. A la fin des bombardements, les correspondants
russes tombèrent de perplexité en apercevant les troupes serbes quitter
le Kosovo en brandissant des drapeaux et en signant la victoire. "Ca
ne ressemble pas à une armée vaincue. Ne savent-ils pas qu’ils
ont été battus ?" ont-ils demandés. En effet, l’armée yougoslave
n’a pas été battue au combat. Elle a été trahie, ce qui est une
toute autre affaire. Et cela aura de profondes conséquences en Russie
et en Yougoslavie.
D’après un article de Richard Norton-Taylor
paru dans le Guardian du 30/06/99, "L’OTAN, bien
entendu, n’avait pas d’autre choix que de crier victoire.
Un bon moyen de clamer le succès alors que les choses ne sont pas
allées comme prévu, c’est de changer les termes même de l’objectif
qu’on avait fixé." En mars, le deuxième jour des bombardements,
le ministre britannique de la défense établissait que l’objectif
des bombardements était de "prévenir une catastrophe humanitaire
imminente, en contrant les attaques violentes actuelles contre les
Albanais du Kosovo perpétrées par les forces de sécurité yougoslaves,
et de limiter leur capacité à se livrer, à l’avenir, à de telles
répressions." Or, le nettoyage ethnique a essentiellement eu
lieu après le début des bombardements, et l’armée yougoslave
est restée quasiment intacte.
Le fait que l’armée yougoslave n’ait pas
été battue a même été reconnu par certains membres de l’UCK Le
Guardian du 30/06/99 raconte que d’après Lirak Qelaj,
un soldat de l’UCK âgé de 26 ans, "les Serbes n’ont
pas été battus. De même les bombardements n’ont-ils pas été aussi
efficaces, au Kosovo, que ne le souhaitaient ce jeune soldat et ses
camarades. L’UCK, confirme-t-il, avait de grandes peines à faire
face aux attaques serbes et n’était pas capable de protéger les
milliers de personnes déplacées depuis la fin du mois de mars. Il
a aussi révélé que l’exode de centaines de milliers d’Albanais qui
ont quitté le Kosovo était plus le résultat des directives de l’UCK
que des déportations organisées par les Serbes."
Au début des bombardements, les diplomates de l’OTAN
déclaraient que "l’alliance se donne pour objectif d’entamer
sérieusement, sinon de détruire l’armée serbe."(Financial
Times du 27/03/99) C’était une question de stratégie importante.
La domination de la Serbie est une condition cruciale pour la domination
de tous les Balkans. Mais fin avril, il était devenu clair que "l’échec
de cette campagne avait causé un trouble croissant chez les politiciens
des deux côtés de l’Atlantique."( Financial Times du
23/04/99)
Une fois les bombardements terminés, un aperçu plus
réaliste de la guerre commençait à émerger. Le Wall Street Journal
remarque qu’il "manquera quelque chose à la fin de cette
guerre : le sentiment d’avoir gagné. Après avoir subi, 76 jours durant,
l’assaut d’une si grande force militaire, équipée des armes
les plus récentes et puissantes, Milosevic, le chef de ce petit État
de seulement 11 millions d’habitants, a été capable de négocier
un compromis."
Le général Sir Michael Rose, écrivait dans une lettre
au Times publiée le 14/07/99 : "Je suis surpris de vous
voir accréditer la propagande actuelle menée par les politiciens britanniques
et de l’OTAN, qui nous répètent inlassablement que la campagne
militaire menée par l’OTAN au Kosovo a atteint ses objectifs.
Car ce n’est manifestement pas le cas. Après onze semaines d’une
des plus intenses campagnes aériennes de toute l’histoire militaire,
il est évident que l’OTAN a complètement échoué dans la poursuite
de ses objectifs initiaux. De milliers de personnes sont mortes, et
plus d’un million ont dû s’exiler. L’Alliance a été
obligée de reformuler ses objectifs de guerre : il s’agissait
alors de permettre aux Albanais du Kosovo de retourner chez eux en
toute sécurité. Le succès dans cette tâche secondaire ne doit pas
obscurcir la leçon fondamentale de cette campagne aérienne : il est
impossible d’assurer la sécurité d’un peuple en larguant
des bombes à 5000 mètres d’altitude. Au lieu de s’engager
dans un cynique exercice de propagande, l’OTAN ferait mieux de
réfléchir aux manières dont elle pourra, à l’avenir, engager
efficacement des guerres humanitaires. L’Alliance devra, pour
ce faire, se doter d’une meilleure direction et faire preuve
d’une meilleure préparation au déploiement de troupes au sol.
Car, malheureusement, ses deux éléments essentiels semblent aujourd’hui
faire défaut."
La guerre a aggravé l’instabilité des
Balkans
Bien que cette guerre ait aussi été menée sous le
slogan du droit à l’autodétermination pour les Albanais du Kosovo,
il est évident que la division de la Yougoslavie n’était pas
l’objectif de l’OTAN Comme le souligne le Financial Times
du 27/03/99, "la complète désintégration de la Yougoslavie ne
peut pas être un des objectifs de guerre de l’OTAN. Celle-ci
s’oppose à l’idée d’un Kosovo indépendant, comme risquant
de déstabiliser toute la région." Initialement, au contraire,
l’OTAN est intervenue dans le but de prévenir l’élargissement
du conflit, et avec l’intention de stabiliser la situation des
Balkans. Mais au lieu de cela, l’OTAN a aggravé la situation.
Aujourd’hui, les Balkans dans leur ensemble sont plus instables
que jamais.
L’accord de Rambouillet stipulait l’objectif
d’occuper toute la Yougoslavie. C’est désormais hors de
question. Les Américains n’en contrôlent pas moins, aujourd’hui,
une bonne partie des Balkans : non seulement la Bosnie — qui est,
comme le Kosovo, un protectorat américain — mais aussi la Macédoine
et l’Albanie. A ce stade, les États-Unis doivent décider de ce
qu’ils veulent faire de leur position dans cette région. Leur
objectif initial était d’établir une stabilité des Balkans sous
leur contrôle, et d’en faire ainsi leur protectorat. Mais voilà
: l’invasion du Kosovo n’a nullement apporté la stabilité.
Non contents d’avoir réduit la Serbie en cendres, ils lui imposent
un blocus économique brutal qui aura pour effet de désorganiser l’économie
serbe, et d’infliger alors de terribles souffrances à la population.
Or, il n’y a aucune possibilité d’une renaissance économique
des Balkans sans la reconstruction de la Serbie. Le blocus aura de
sérieuses conséquences sur tous les États voisins, qui connaîtront
l’instabilité et la souffrance.
Par ailleurs, la guerre menace aussi le Monténégro,
où les occidentaux intriguent à leurs propres fins. Bien que l’OTAN
veuille éviter un effondrement complet de la Yougoslavie, elle n’en
cherche pas moins des points d’appui pour affaiblir le gouvernement
de Belgrade. La présence de troupes occidentales, en Bosnie et au
Kosovo, encourage le gouvernement monténégrin dans la voie d’une
rupture avec la fédération yougoslave. Le gouvernement monténégrin
est clairement ouvert aux investissements occidentaux. Il est intéressant
de noter que ce gouvernement prévoit de réaliser son propre programme
de privatisations à grande échelle. Significativement, il veut aussi
introduire sa propre monnaie, en parité avec le Mark allemand. Et
pourtant, une telle sécession mènerait probablement à une nouvelle
guerre et déstabiliserait toute la région.
La Macédoine subit, elle aussi, d’énormes pressions.
Sept cent cinquante mille Albanais — soit 23% de la population —
vivent dans l’Ouest de la Macédoine. Et comme le souligne le
Financial Times du 27/03/99, " il est très difficile d’imaginer
que les Albanais de Macédoine n’en soient pas affectés. En bref, si
les aspirations albanaises sont encouragées au Kosovo, le processus
de déplacement des frontières et des populations pourrait reprendre...
ouvrant une nouvelle période de guerres balkaniques." Le taux
de 40% de chômeurs ne fait qu’aggraver le problème. La présence
de 12000 soldats de l’OTAN est la seule chose qui maintient une
certaine stabilité.
Au Kosovo même, l’UCK ne cesse de battre le
tambour en réclamant l’indépendance du Kosovo. Ils veulent s’installer
eux-mêmes au pouvoir, mais leur succès est très improbable puisque
les Américains ne veulent pas d’un Kosovo indépendant. Cela signifierait
en effet la création d’une Grande Albanie, et cela aurait de
graves conséquences sur le reste de la région. L’UCK parle même
d’inclure dans la Grande Albanie non seulement une partie de
la Macédoine, mais aussi une partie de la Grèce. Voilà qui est dangereux
! Cela ne pourrait être qu’un point de départ pour de nouvelles
catastrophes militaires pour tous les peuples des Balkans. Par-dessus
tout, l’éventuelle division de la Macédoine constitue une menace
de guerre impliquant militairement non seulement la région elle-même,
mais aussi peut-être la Grèce, l’Albanie, la Bulgarie, et même
la Roumanie et la Hongrie. Il faut même envisager la possibilité qu’un
conflit général, dans les Balkans, jette face à face ces vieux ennemis
que sont la Grèce et la Turquie. Les conséquences de tout cela sur
les États-Unis, l’OTAN et l’Union Européenne sont incalculables.
C’est pourquoi les Américains sont piégés au Kosovo, comme ils
le sont en Bosnie. Ils ne peuvent se retirer sans provoquer un bouleversement
des Balkans qui impliquerait ses alliés et mènerait à l’éclatement
de l’OTAN elle-même.
Dernièrement, la Croatie s’est quelque peu calmée.
Mais après la mort de Tudjman, le pays court le risque de vivre de
nouveaux bouleversements. Franjo Tudjman était encore un de ces anciens
staliniens convertis au nationalisme capitaliste. Cet ancien "communiste"
utilisait les symboles et le langage du fasciste croate Ustacha, dont
le régime était si sanglant que les nazis allemands eux-mêmes en dénonçaient
la brutalité. Aussi longtemps que cela servait ses intérêts, l’impérialisme
américain s’accommodait de cette politique de nettoyage ethnique
des musulmans serbes et bosniaques. Mais après les événements du Kosovo,
les Américains commençaient déjà à prendre leur distance à l’égard
de Tudjman, non seulement parce que ses jours étaient comptés, mais
aussi parce qu’il n’était pas toujours prêt, dans ses choix
politiques, à suivre la ligne américaine. Par exemple, Tudjman voulait
que les Croates de Bosnie aient leur propre identité politique, ce
qui constitue un premier pas vers leur absorption dans une Grande
Croatie — l’objectif à long terme de Tudjman. Or, cette politique
était en rupture ouverte avec les accords de Dayton. D’autre
part, Tudjman avait prévenu qu’il y avait des limites à sa coopération
avec le tribunal des crimes de guerre des Nations Unies.
Les Américains préfèreraient que la Croatie soit
gouvernée par de plus dociles laquais, et ils vont manœuvrer
pour instaurer un régime de marionnettes à Zagreb. Mais petit à petit
la population prend conscience du fait que le passage au capitalisme
n’a rien emmené d’autre que des guerres et la misère. Les
travailleurs croates commencent à se mobiliser. Toute l’histoire
montre qu’il y a un lien entre la guerre et la révolution. Lorsque
le brouillard du chauvinisme retombe, les peuples font le point sur
leur situation réelle et commencent à tirer leurs propres conclusions.
Leur colère se dirige alors contre les cliques dirigeantes qui les
ont menés sur les sentiers de la mort, de la destruction et de l’appauvrissement.
Tant que dure la guerre, les travailleurs avancent tête baissée. Mais
cela ne peut durer éternellement. Tôt ou tard, ils entrent dans l’arène
des luttes. Il y a eu, en Croatie, de grandes grèves de la part des
travailleurs, dont la presse occidentale a très peu rendu compte.
Cela préfigure le processus qui va prendre place prochainement dans
tous les pays balkaniques. A un certain stade, le terrain sera favorable
à une politique de classe internationaliste, fondée sur le programme
d’une fédération socialiste des peuples des Balkans : la seule
façon de sortir du cauchemar actuel.
Le réformisme et l’impérialisme
Il y a une connexion organique entre la politique
intérieure et la politique étrangère. Cela a été merveilleusement
rendu par la formule dialectique de Clausewitz : "La guerre est
la continuation de la politique par d’autres moyens." Ceci
est profondément vrai. Un marxiste ne peut pas prôner une politique
pour la paix et une autre pour la guerre. Dans l’un de ses derniers
articles, Les syndicats à l’époque de la décadence de l’impérialisme,
Trotsky expliquait que les directions syndicales avaient une tendance
organique à fusionner avec l’État capitaliste. Le jugement de
Trotsky s’est révélé être juste. Les directions des syndicats
et des partis de gauche se sont partout alignées sur les intérêts
des État capitalistes, et ce à un degré sans précédant. Elles agissent
en agents des grosses banques et des multinationales. Sur la scène
internationale, elles sont les soutiens les plus enthousiastes de
l’impérialisme, et en particulier de l’impérialisme américain.
Ainsi, lors de la guerre au Kosovo, Tony Blair était le plus obéissant
de tous ceux qui ont emboîté le pas à Clinton. Le Ministre de la Défense
britannique de l’époque, Georges Robertson, est aujourd’hui le secrétaire
général de l’OTAN. Il n’y a là rien d’accidentel.
L’écrasante domination économique et militaire
des États-Unis trouve, elle aussi, son expression dans les échelons
supérieurs des organisations de gauche. Les dirigeants réformistes
des partis socialistes et communistes sont éblouis par le pouvoir.
Naturellement ! Les bureaucrates sont toujours impressionnés par le
pouvoir, que ce soit dans leur pays ou ailleurs. Ceci explique l’attitude
de Blair et de Schröder à l’égard de l’impérialisme américain.
C’est une loi qui gouverne le comportement des réformistes de
droite aussi rigoureusement que les lois de Newton et d’Einstein
gouvernent les mouvements des corps physiques. Dans leur propre pays,
ils sont parfois encore plus serviles à l’égard des banques et
des multinationales que les politiciens des partis de droite. La raison
en est simple à trouver.
La bureaucratie des partis de gauche, du fait de
sa position intermédiaire entre le salariat et les grands capitalistes,
jette toujours sur la classe dominante des regards où se mêlent la
crainte et l’envie. Ils se sentent inférieurs et ce sentiment
les plonge dans un puissant état psychologique fondé sur le besoin
de prouver que l’on peut compter sur eux pour contenir le mouvement
social, qu’ils sont les défenseurs les plus fiables de l’ordre
établi, et ainsi de suite. Voilà pourquoi les dirigeants de gauche
sont souvent plus serviles à l’égard des capitalistes que les politiciens
de droite. Ils sont moins capables de mener une politique indépendante.
Parfois, une administration conservatrice composée d’hommes d’affaires
et de banquiers en vient à élaborer une politique relativement indépendante
à l’égard des intérêts immédiats des banques et des multinationales,
sacrifiant les intérêts à court terme de telle ou telle section de
la classe capitaliste pour mieux défendre les intérêts à long terme
de cette classe dans son ensemble. Les réformistes sont organiquement
incapables d’un tel comportement. De même que le contremaître
d’une usine tyrannise les ouvriers, alors qu’il est lui-même
issu de leur rang, et lèche les bottes du patron, les réformistes
de droite ne perdent pas une occasion de frapper les sections les
plus faibles et défavorisées de la société, en appliquant à la lettre
les volontés des riches. Et sur la scène internationale, les dirigeants
de gauche se disputent le palmarès de loyauté à l’égard de l’OTAN,
c’est à dire du Big Brother outre-atlantique. En vérité,
de temps en temps, il arrive que les contradictions qui éclatent entre
les intérêts de leurs propres banquiers et industriels et ceux des
États-Unis les plonge dans une sorte de schizophrénie politique. Mais
la tendance fondamentale du réformisme n’en reste pas moins la
défense des lois du capitalisme, à l’échelle nationale et internationale.
Cependant ce processus a une autre face : à un certain
degré de son développement, il provoquera des convulsions et des crises
au sein des principales organisations du salariat,