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L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (Essai de vulgarisation)
V.I. Lénine - 1920
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L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (Essai de vulgarisation)

PREFACE AUX EDITIONS FRANÇAISE ET ALLEMANDE

I

Ce livre a été écrit, comme il est indiqué dans la préface à l’édition russe, en 1916, compte tenu de la censure tsariste. Il ne m’est pas possible actuellement de reprendre tout le texte, ce qui serait d’ailleurs sans utilité, car la tâche fondamentale de ce livre a été et reste encore de montrer, d’après les données d’ensemble des statistiques bourgeoises indiscutables et les aveux des savants bourgeois de tous les pays, quel était le tableau d’ensemble de l’économie capitaliste mondiale, dans ses rapports internationaux, au début du XXe siècle, à la veille de la première guerre impérialiste mondiale.

A certain égard, il ne sera du reste pas inutile, pour beaucoup de communistes des pays capitalistes avancés, de se rendre compte à travers l’exemple de ce livre, légal du point de vue de la censure tsariste, de la possibilité - et de la nécessité - d’utiliser même les faibles vestiges de légalité dont ils peuvent encore profiter, disons, dans l’Amérique contemporaine ou en France, après les récentes arrestations de la presque totalité d’entre eux, pour expliquer toute la fausseté des vues des social-pacifistes et de leurs espoirs en une "démocratie mondiale". Pour ce qui est des compléments les plus indispensables à ce livre censuré, je vais tenter de les donner dans cette préface.

II

Ce livre montre que la guerre de 1914-1918 a été de part et d’autre une guerre impérialiste (c’est-à-dire une guerre de conquête, de pillage, de brigandage), une guerre pour le partage du monde, pour la distribution et la redistribution des colonies, des "zones d’influence" du capital financier, etc.

Car la preuve du véritable caractère social ou, plus exactement, du véritable caractère de classe de la guerre, ne réside évidemment pas dans l’histoire diplomatique de celle-ci, mais dans l’analyse de la situation objective des classes dirigeantes de toutes les puissances belligérantes. Pour montrer cette situation objective, il faut prendre non pas des exemples, des données isolées (l’extrême complexité des phénomènes de la vie sociale permet toujours de trouver autant d’exemples ou de données isolées qu’on voudra à l’appui de n’importe quelle thèse), mais tout l’ensemble des données sur les fondements de la vie économique de toutes les puissances belligérantes et du monde entier.

Ce sont précisément ces données d’ensemble, tout à fait irréfutables, que j’ai produites dans le tableau du partage du monde en 1876 et 1914 (au chapitre VI) et du partage des chemins de fer du monde entier en 1890 et 1913 (au chapitre VII). Les chemins de fer constituent le bilan des branches maîtresses de l’industrie capitaliste, de l’industrie houillère et sidérurgique, le bilan et les indices les plus évidents du développement du commerce mondial et de la civilisation démocratique bourgeoise. Comment les chemins de fer sont liés avec la grande production, avec les monopoles, avec les syndicats patronaux, les cartels, les trusts, les banques, avec l’oligarchie financière, c’est ce que montrent les chapitres précédents du livre. La répartition inégale du réseau ferroviaire, l’inégalité de son développement, c’est le bilan du capitalisme moderne, monopoliste, à l’échelle mondiale. Et ce bilan montre que, sur cette base économique, les guerres impérialistes sont absolument inévitables, aussi longtemps qu’existera la propriété des moyens de production.

La construction des chemins de fer semble être une entreprise simple, naturelle, démocratique, culturelle, civilisatrice : elle apparaît ainsi aux yeux des professeurs bourgeois qui sont payés pour masquer la hideur de l’esclavage capitaliste, ainsi qu’aux yeux des philistins petits-bourgeois. En réalité, les liens capitalistes, qui rattachent par mille réseaux ces entreprises à la propriété privée des moyens de production en général, ont fait de cette construction un instrument d’oppression pour un milliard d’hommes (les colonies plus les semi-colonies), c’est-à-dire pour plus de la moitié de la population du globe dans les pays dépendants et pour les esclaves salariés du capital dans les pays "civilisés".

Propriété privée fondée sur le travail du petit patron, libre concurrence, démocratie : tous ces slogans dont les capitalistes et leur presse se servent pour tromper les ouvriers et les paysans, sont depuis longtemps dépassés. Le capitalisme s’est transformé en un système universel d’oppression coloniale et d’asphyxie financière de l’immense majorité de la population du globe par une poignée de pays "avancés". Et le partage de ce "butin" se fait entre deux ou trois rapaces de puissance mondiale, armés de pied en cap (Amérique, Angleterre, Japon) qui entraînent toute la terre dans leur guerre pour le partage de leur butin.

III

La paix de Brest-Litovsk, dictée par l’Allemagne monarchique, puis la paix de Versailles, bien plus féroce et plus odieuse, dictée par des républiques "démocratiques", les Etats-Unis et la France, ainsi que par la "libre" Angleterre, ont rendu un service éminemment utile à l’humanité, en démasquant les coolies de la plume aux gages de l’impérialisme, de même que les petits bourgeois réactionnaires qui, bien que se disant pacifistes et socialistes, chantaient les louanges du "wilsonisme" et démontraient la possibilité de la paix et des réformes sous l’impérialisme.

Les dizaines de millions de cadavres et de mutilés laissés par une guerre faite pour déterminer à quel groupe - anglais ou allemand - de brigands financiers reviendra la plus grande part du butin, et puis ces deux "traités de paix", dessillent les yeux, avec une rapidité sans précédent, à des millions et des dizaines de millions d’hommes opprimés, écrasés, trompés, dupés par la bourgeoisie. Comme conséquence de la ruine universelle engendrée par la guerre, on voit ainsi grandir une crise révolutionnaire mondiale qui, si longues et pénibles que doivent être ses péripéties, ne peut se terminer autrement que par la révolution prolétarienne et sa victoire.

Le Manifeste de Bâle de la IIe Internationale, qui avait porté dès 1912 une appréciation précisément sur la guerre qui devait éclater en 1914, et non sur la guerre en général (il existe différentes sortes de guerres, il en est aussi de révolutionnaires), est resté un monument qui dénonce toute la faillite honteuse, tout le reniement des héros de la IIe Internationale.

C’est pourquoi je reproduis ce manifeste en annexe à cette édition, en attirant une fois de plus l’attention des lecteurs sur le fait que les héros de la IIe Internationale évitent soigneusement les passages du manifeste où l’on parle avec précision, de façon claire et explicite, de la liaison entre cette guerre imminente, précisément, et la révolution prolétarienne, sur le fait qu’ils les évitent avec un soin égal à celui que met un voleur à éviter le lieu de son larcin

IV

Une attention particulière est réservée dans ce livre à la critique du "kautskisme", courant idéologique international représenté dans tous les pays du monde par d’"éminents théoriciens", chefs de la IIe Internationale (en Autriche, Otto Bauer et Cie ; en Angleterre, Ramsay MacDonald et d’autres ; en France, Albert Thomas, etc.), et par une foule de socialistes, de réformistes, de pacifistes, de démocrates bourgeois et de curés.

Ce courant idéologique est, d’une part, le produit de la décomposition, de la putréfaction de la IIe Internationale et, d’autre part, le fruit inévitable de l’idéologie des petits bourgeois, que toute l’ambiance rend prisonniers des préjugés bourgeois et démocratiques.

Chez Kautsky et ses semblables, pareilles conceptions sont le reniement total des fondements révolutionnaires du marxisme, de ceux que cet auteur a défendus des dizaines d’années, plus spécialement dans la lutte contre l’opportunisme socialiste (de Bernstein, de Millerand, de Hyndman, de Gompers, etc.). Aussi n’est-ce pas par hasard que, dans le monde entier, les "kautskistes" se sont unis aujourd’hui, dans le domaine de la politique, aux ultra-opportunistes (par l’entremise de la IIe Internationale ou l’Internationale jaune) et aux gouvernements bourgeois (par le biais des gouvernements bourgeois de coalition, à participation socialiste).

Le mouvement prolétarien révolutionnaire en général, et le mouvement communiste en particulier, qui grandissent dans le monde entier, ne peuvent se dispenser d’analyser et de dénoncer les erreurs théoriques du "kautskisme". Et cela d’autant plus que le pacifisme et le "démocratisme" - en général - qui ne prétendent pas le moins du monde au marxisme, mais qui, tout comme Kautsky et Cie, estompent la profondeur des contradictions de l’impérialisme et le caractère inévitable de la crise révolutionnaire qu’il engendre, - sont encore extrêmement répandus dans le monde entier. Et la lutte contre ces courants est une nécessité pour le parti du prolétariat, qui doit arracher à la bourgeoisie les petits patrons qu’elle a dupés, de même que des millions de travailleurs placés dans des conditions de vie plus ou moins petites-bourgeoises.

V

Il est nécessaire de dire quelques mots du chapitre VIII : "Le parasitisme et la putréfaction du capitalisme." Comme il a déjà été noté dans le texte du livre, Hilferding, ancien "marxiste", aujourd’hui compagnon d’armes de Kautsky et l’un des principaux représentants de la politique bourgeoise, réformiste, dans le "Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne", a fait sur cette question un pas en arrière par rapport à l’Anglais Hobson, pacifiste et réformiste déclaré. La scission internationale de l’ensemble du mouvement ouvrier s’est déjà, aujourd’hui, entièrement manifestée (IIe et IIIe Internationales). C’est également un fait accompli que la lutte armée et la guerre civile entre les deux courants : le soutien de Koltchak et de Dénikine en Russie par les menchéviks et les "socialistes-révolutionnaires" contre les bolchéviks ; les partisans de Scheidemann, ainsi que Noske et Cie, en Allemagne, aux côtés de la bourgeoisie contre les spartakistes, même tableau en Finlande, en Pologne, en Hongrie, etc. Où est donc la base économique de ce phénomène historique universel ?

Précisément dans le parasitisme et la putréfaction qui caractérisent le stade historique suprême du capitalisme, c’est-à-dire l’impérialisme. Comme il est montré dans ce livre, le capitalisme a assuré une situation privilégiée à une poignée (moins d’un dixième de la population du globe ou, en comptant de la façon la plus "large" et la plus exagérée, moins d’un cinquième) d’Etats particulièrement riches et puissants, qui pillent le monde entier par une simple "tonte des coupons". L’exportation des capitaux procure un revenu annuel de 8 à 10 milliards de francs, d’après les prix et les statistiques bourgeoises d’avant-guerre. Aujourd’hui beaucoup plus, évidemment.

On conçoit que ce gigantesque surprofit (car il est obtenu en sus du profit que les capitalistes extorquent aux ouvriers de "leur" pays) permette de corrompre les chefs ouvriers et la couche supérieure de l’aristocratie ouvrière. Et les capitalistes des pays "avancés" la corrompent effectivement : ils la corrompent par mille moyens, directs et indirects, ouverts et camouflés.

Cette couche d’ouvriers embourgeoisés ou de l’"aristocratie ouvrière", entièrement petits-bourgeois par leur mode de vie, par leurs salaires, par toute leur conception du monde, est le principal soutien de la IIe Internationale, et, de nos jours, le principal soutien social (pas militaire) de la bourgeoisie. Car ce sont de véritables agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier, des commis ouvriers de la classe des capitalistes (labour lieutenants of the capitalist class), de véritables propagateurs du réformisme et du chauvinisme. Dans la guerre civile entre prolétariat et bourgeoisie, un nombre appréciable d’entre eux se range inévitablement aux cotés de la bourgeoisie, aux côtés des "Versaillais" contre les "Communards".

Si l’on n’a pas compris l’origine économique de ce phénomène, si l’on n’en a pas mesuré la portée politique et sociale, il est impossible d’avancer d’un pas dans l’accomplissement des tâches pratiques du mouvement communiste et de la révolution sociale à venir.

L’impérialisme est le prélude de la révolution sociale du prolétariat. Cela s’est confirmé, depuis 1917, à l’échelle mondiale.

N. Lénine 6 juillet 1920

Dans ces 15 ou 20 dernières années, surtout depuis les guerres hispano-américaine (1898) et anglo-boer (1899-1902), la littérature économique, et aussi politique, de l’Ancien et du Nouveau Monde s’arrête de plus en plus fréquemment à la notion d’"impérialisme" pour caractériser l’époque où nous vivons. En 1902, l’économiste anglais J.A. Hobson a publié, à Londres et à New York, un ouvrage intitulé L’impérialisme. Tout en professant un point de vue social-réformiste bourgeois et pacifiste, identique quant au fond à la position actuelle de l’ex-marxiste K. Kautsky, l’auteur y a donné une description excellente et détaillée des principaux caractères économiques et politiques de l’impérialisme. En 1910 parut à Vienne un ouvrage du marxiste autrichien Rudolf Hilferding : Le capital financier (traduction russe, Moscou, 1912). Malgré une erreur de l’auteur dans la théorie de l’argent et une certaine tendance à concilier le marxisme et l’opportunisme, cet ouvrage constitue une analyse théorique éminemment précieuse de "la phase la plus récente du développement du capitalisme", comme l’indique le sous-titre du livre d’Hilferding. Au fond, ce qu’on a dit de l’impérialisme pendant ces dernières années - notamment dans d’innombrables articles de journaux et de revues, ainsi que dans des résolutions, par exemple, des congrès de Chemnitz et de Bâle, en automne 1912, n’est guère sorti du cercle des idées exposées ou, plus exactement, résumées par les deux auteurs précités...

Nous allons tâcher d’exposer sommairement, le plus simplement possible, les liens et les rapports existant entre les caractères économiques fondamentaux de l’impérialisme. Nous ne nous arrêterons pas sur l’aspect non économique de la question, comme il le mériterait. Quant aux références bibliographiques et autres remarques qui pourraient ne pas intéresser tous les lecteurs, nous les renvoyons à la fin de la brochure.

I. LA CONCENTRATION DE LA PRODUCTION ET LES MONOPOLES

Le développement intense de l’industrie et le processus de concentration extrêmement rapide de la production dans des entreprises toujours plus importantes constituent une des caractéristiques les plus marquées du capitalisme. Les statistiques industrielles contemporaines donnent sur ce processus les renseignements les plus complets et les plus précis.

En Allemagne, par exemple, sur 1 000 entreprises industrielles, 3 en 1882, 6 en 1895 et 9 en 1907, étaient des entreprises importantes, c’est-à-dire employant plus de 50 ouvriers salariés. La part qui leur revenait, sur cent ouvriers, était respectivement de 22, 30 et 37. Mais la concentration de la production est beaucoup plus intense que celle de la main-d’oeuvre, le travail dans les grandes entreprises étant beaucoup plus productif. C’est ce que montrent les chiffres relatifs aux machines à vapeur et aux moteurs électriques. Si nous considérons ce qu’on appelle en Allemagne l’industrie au sens large du mot, c’est-à-dire en y comprenant le commerce, les transports, etc., nous aurons le tableau suivant. Sur un total de 3 265 623 établissements, les gros sont au nombre de 30 588, soit 0,9% seulement. Ils emploient 5,7 millions d’ouvriers sur un total de 14,4 millions, soit 39,4% ; ils consomment 6,6 millions de chevaux-vapeur sur un total de 8,8, c’est-à-dire 75,3% et 1,2 million de kilowatts d’électricité sur un total de 1,5 million, soit 77,2%.

Moins d’un centième des entreprises possèdent plus des 3/4 du total de la force-vapeur et de la force électrique ! 2,97 millions de petites entreprises (jusqu’à 5 ouvriers salariés), constituant 91% du total des entreprises, n’utilisent que 7% de la force motrice, électricité et vapeur ! Des dizaines de milliers de grandes entreprises sont tout ; des millions de petites ne sont rien.

En 1907, les établissements occupant 1 000 ouvriers et plus étaient en Allemagne au nombre de 586. Ils employaient près du dixième (1,38 million) de la totalité des ouvriers et environ le tiers (32%) de la force-vapeur et de la force électrique [1] prises ensemble. Le capital-argent et les banques, comme nous le verrons, rendent cette supériorité d’une poignée de très grandes entreprises plus écrasante encore, et cela au sens le plus littéral du mot, c’est-à-dire que des millions de "patrons", petits, moyens et même une partie des grands, sont en fait entièrement asservis par quelques centaines de financiers millionnaires.

Dans un autre pays avancé du capitalisme moderne, aux Etats-Unis de l’Amérique du Nord, la concentration de la production est encore plus intense. Ici, la statistique considère à part l’industrie au sens étroit du mot, et groupe les entreprises selon la valeur de la production annuelle. En 1904, il y avait 1 900 grosses entreprises (sur 216 180, soit 0,9%), produisant chacune pour un million de dollars et au-delà ! Ces entreprises employaient 1,4 million d’ouvriers (sur 5,5 millions, soit 25,6%) et avaient un chiffre de production de 5,6 milliards (sur 14,8 milliards, soit 38%). Cinq ans plus tard en 1909, les chiffres respectifs étaient : 3 060 entreprises (sur 268 491, soit 1,1%), employant 2 millions d’ouvriers (sur 6,6, soit 30,5%) et ayant un chiffre de production de 9 milliards (sur 20,7 milliards, soit 43,8%) [2].

Près de la moitié de la production totale du pays est fournie par un centième de l’ensemble des entreprises ! Et ces trois mille entreprises géantes embrassent 258 branches d’industrie. On voit par là que la concentration, arrivée à un certain degré de son développement, conduit d’elle-même, pour ainsi dire, droit au monopole. Car quelques dizaines d’entreprises géantes peuvent aisément s’entendre, et, d’autre part, la difficulté de la concurrence et la tendance au monopole naissent précisément de la grandeur des entreprises. Cette transformation de la concurrence en monopole est un des phénomènes les plus importants - sinon le plus important - de l’économie du capitalisme moderne. Aussi convient-il d’en donner une analyse détaillée. Mais écartons d’abord un malentendu possible.

La statistique américaine porte : 3 000 entreprises géantes pour 250 branches industrielles. Cela ne ferait, semble-t-il, qu’une douzaine d’entreprises géantes par industrie.

Mais ce n’est pas le cas. Toutes les industries ne possèdent pas de grandes entreprises ; d’autre part, une particularité extrêmement importante du capitalisme arrivé au stade suprême de son développement est ce qu’on appelle la combinaison, c’est-à-dire la réunion, dans une seule entreprise, de diverses branches d’industrie qui peuvent constituer les étapes successives du traitement de la matière première (par exemple, la production de la fonte à partir du minerai de fer et la transformation de la fonte en acier, et peut-être aussi la fabrication de divers produits finis en acier), ou bien jouer les unes par rapport aux autres le rôle d’auxiliaires (par exemple, l’utilisation des déchets ou des sous-produits ; la fabrication du matériel d’emballage, etc.)

"La combinaison, écrit Hilferding, égalise les différences de conjoncture, et assure ainsi à l’entreprise combinée un taux de profit plus stable. En second lieu, la combinaison élimine le commerce. En troisième lieu, elle permet des perfectionnements techniques et, par conséquent, la réalisation de profits supplémentaires par rapport aux entreprises "simples" (c’est-à-dire non combinées). En quatrième lieu, elle affermit la position de l’entreprise combinée par rapport à l’entreprise "simple" dans la lutte concurrentielle qui se déchaîne au moment d’une forte dépression (ralentissement des affaires, crise), lorsque la baisse des prix des matières premières retarde sur la baisse des prix des articles manufacturés [3]."

L’économiste bourgeois allemand Heymann, qui a consacré un ouvrage à la description des entreprises "mixtes", c’est-à-dire combinées, dans la sidérurgie allemande, dit : "Les entreprises simples périssent, écrasées entre les prix élevés des matières premières et les bas prix des articles manufacturés." Ce qui aboutit au tableau suivant : "Restent, d’une part, les grandes compagnies houillères avec une production atteignant plusieurs millions de tonnes, fortement organisées dans leur syndicat patronal charbonnier ; et puis, étroitement unies à ces compagnies houillères, les grandes aciéries, avec leur syndicat de l’acier. Ces entreprises géantes qui produisent 400 000 tonnes d’acier par an (une tonne=60 pouds) et extraient des quantités formidables de minerai et de houille, qui fabriquent des produits finis en acier, emploient 10 000 ouvriers logés dans les casernes des cités ouvrières et ont parfois leurs propres chemins de fer et leurs sports, sont les représentants typiques de la sidérurgie allemande. Et la concentration va croissant. Certaines entreprises deviennent de plus en plus importantes ; un nombre toujours plus grand d’entre elles, d’une même branche ou de branches différentes, s’agglomère en des entreprises géantes soutenues et dirigées par une demi-douzaine de grosses banques berlinoises. En ce qui concerne l’industrie minière allemande, la justesse de la doctrine de Karl Marx sur la concentration est exactement démontrée ; il est vrai qu’il s’agit d’un pays où l’industrie est protégée par des tarifs douaniers et des droits de transport. L’industrie minière allemande est même pour l’expropriation [4]."

Telle est la conclusion à laquelle devait aboutir un économiste bourgeois consciencieux, ce qui constitue une exception. Notons qu’il semble considérer l’Allemagne comme un cas d’espèce, son industrie étant protégée par de hauts tarifs douaniers. Mais cette circonstance n’a pu que hâter la concentration et la formation d’unions monopolistes de patrons : cartels, syndicats, etc. Il importe éminemment de constater qu’en Angleterre, pays du libre-échange, la concentration mène aussi au monopole, bien qu’un peu plus tard et peut-être sous une autre forme. Voici ce qu’écrit le professeur Hermann Levy dans son étude spéciale sur les Monopoles, Cartels et Trusts, d’après les données concernant le développement économique de la Grande-Bretagne :

"En Grande-Bretagne, c’est la grandeur des entreprises et le niveau élevé de leur technique qui impliquent la tendance au monopole. D’une part, la concentration a pour résultat qu’il est nécessaire d’investir dans chaque entreprise des sommes énormes ; aussi, la création de nouvelles entreprises se heurte à des exigences toujours plus grandes en matière d’investissements, ce qui rend plus difficile leur constitution. Ensuite (et cela nous parait être un point plus important), toute nouvelle entreprise qui veut se mettre au niveau des entreprises géantes créées par la concentration doit fournir une telle quantité excédentaire de produits que leur vente avantageuse ne pourrait avoir lieu qu’à la condition d’une augmentation extraordinaire de la demande, sinon cet excédent de production ferait baisser les prix dans une proportion aussi onéreuse pour la nouvelle usine que pour les associations monopolistes." En Angleterre, les associations monopolistes d’entrepreneurs, cartels et trusts ne surgissent la plupart du temps - à la différence des autres pays où les droits protecteurs facilitent la cartellisation, - que si le nombre des principales entreprises concurrentes se ramène, "tout au plus à deux douzaines". "L’influence du mouvement de concentration sur l’organisation des monopoles dans la grande industrie apparaît ici avec une netteté cristalline [5]."

Il y a un demi-siècle, quand Marx écrivait son Capital, la libre concurrence apparaissait à l’immense majorité des économistes comme une "loi de la nature". La science officielle tenta de tuer par la conspiration du silence l’oeuvre de Marx, qui démontrait par une analyse théorique et historique du capitalisme que la libre concurrence engendre la concentration de la production, laquelle, arrivée à un certain degré de développement, conduit au monopole. Maintenant, le monopole est devenu un fait. Les économistes accumulent des montagnes de livres pour en décrire les diverses manifestations, tout en continuant à déclarer en choeur que "le marxisme est réfuté". Mais les faits sont têtus, comme dit le proverbe anglais, et, qu’on le veuille ou non, on doit en tenir compte. Les faits montrent que les différences existant entre les pays capitalistes, par exemple, en matière de protectionnisme ou de libre-échange, ne déterminent que des variations insignifiantes dans la forme des monopoles ou dans la date de leur apparition, tandis que la naissance des monopoles, conséquence de la concentration de la production, est une loi générale et essentielle du stade actuel de l’évolution du capitalisme.

Pour l’Europe, on peut établir avec assez de précision le moment où le nouveau capitalisme s’est définitivement substitué à l’ancien : c’est le début du XXe siècle. On lit dans un des travaux récapitulatifs les plus récents sur l’histoire de "la formation des monopoles" :

"L’époque antérieure à 1860 peut fournir quelques exemples de monopoles capitalistes ; on peut y découvrir les embryons des formes, désormais si familières ; mais tout cela appartient indéniablement à la préhistoire des cartels. Le vrai début des monopoles modernes se situe, au plus tôt, vers les années 1860-1870. La première période importante de leur développement commence avec la dépression industrielle internationale des années 1870-1880, et va jusqu’au début des années 1890." "Si l’on examine la question à l’échelle européenne, le développement de la libre concurrence atteint son apogée entre 1860 et 1880. L’Angleterre avait achevé de construire son organisation capitaliste ancien style. En Allemagne, cette organisation s’attaquait puissamment à l’artisanat et à l’industrie à domicile et commençait à créer ses propres formes d’existence."

"Le grand revirement commence avec le krach de 1873 ou, plus exactement, avec la dépression qui lui succéda et qui - avec une interruption à peine perceptible aussitôt après 1880 et un essor extrêmement vigoureux mais court vers 1889 - remplit vingt-deux années de l’histoire économique de l’Europe." Pendant la courte période d’essor de 1889-1890, on se servit dans une notable mesure du système des cartels pour exploiter la conjoncture. Une politique irréfléchie fit monter les prix avec encore plus de rapidité et de violence que cela n’aurait eu lieu en l’absence des cartels ; ces derniers s’effondrèrent presque tous lamentablement "dans la fosse du krach". Cinq années de mauvaises affaires et de bas prix suivirent, mais l’état d’esprit n’était plus le même dans l’industrie. La dépression n’était plus considérée comme une chose allant de soi, on n’y voyait plus qu’une pause ayant une nouvelle conjoncture favorable.

"La formation des cartels entra ainsi dans sa deuxième phase. De phénomène passager qu’ils étaient, les cartels deviennent une des bases de toute la vie économique. Ils conquièrent un domaine après l’autre, mais avant tout celui de la transformation des matières premières. Déjà au début de la période 1890-1900, ils avaient élaboré, en constituant le syndicat du coke sur le modèle duquel est organisé celui du charbon, une technique des cartels qui, au fond, n’a pas été dépassée. Le grand essor de la fin du XIXe siècle et la crise de 1900-1903 se déroulent - tout au moins dans l’industrie minière et sidérurgique - pour la première fois entièrement sous le signe des cartels. Et si cela apparaissait encore, à l’époque, comme quelque chose de nouveau, c’est maintenant une vérité d’évidence, pour l’opinion publique, que d’importants secteurs de la vie économique échappent, en règle générale, à la libre concurrence [6]."

Ainsi, les étapes principales de l’histoire des monopoles peuvent se résumer comme suit :
 1) Années 1860-1880 : point culminant du développement de la libre concurrence. Les monopoles ne sont que des embryons à peine perceptibles.
 2) Après la crise de 1873, période de large développement des cartels ; cependant ils ne sont encore que l’exception. Ils manquent encore de stabilité. Ils ont encore un caractère passager.
 3) Essor de la fin du XIXe siècle et crise de 1900-1903 : les cartels deviennent une des bases de la vie économique tout entière. Le capitalisme s’est transformé en impérialisme.

Les cartels s’entendent sur les conditions de vente, les échéances, etc. Ils se répartissent les débouchés. Ils déterminent la quantité des produits à fabriquer. Ils fixent les prix. Ils répartissent les bénéfices entre les diverses entreprises, etc.

Le nombre des cartels, en Allemagne, était estimé à 250 environ en 1896 et 385 en 1905, englobant près de 12 000 établissements [7]. Mais tous s’accordent à reconnaître que ces chiffres sont inférieurs à la réalité. Les données précitées de la statistique industrielle allemande de 1907 montrent que même ces 12 000 grosses entreprises concentrent certainement plus de la moitié de la force motrice, vapeur et électricité du pays. Dans les Etats-Unis de l’Amérique du Nord, le nombre des trusts était estimé à 185 en 1900 et 250 en 1907. La statistique américaine divise l’ensemble des entreprises industrielles en entreprises appartenant à des particuliers, à des firmes et à des compagnies. Ces dernières possédaient en 1904 23,6%, et en 1909 25,9%, soit plus du quart de la totalité des établissements industriels. Elles employaient en 1904 70,6% et en 1909 75,6%, soit les trois quarts du total des ouvriers. Leur production s’élevait respectivement à 10,9 et 16,3 milliards de dollars, soit 73,7% et 79% de la somme totale.

Il n’est pas rare de voir les cartels et les trusts détenir 7 ou 8 dixièmes de la production totale d’une branche d’industrie. Lors de sa fondation en 1893, le Syndicat rhéno-westphalien du charbon détenait 86,7% de la production houillère de la région, et déjà 95,4% en 1910 [8]. Le monopole ainsi créé assure des bénéfices énormes et conduit à la formation d’unités industrielles d’une ampleur formidable. Le fameux trust du pétrole des Etats-Unis (Standard Oil Company) a été fondé en 1900. "Son capital s’élevait à 150 millions de dollars. Il fut émis pour 100 millions de dollars d’actions ordinaires et pour 106 millions d’actions privilégiées. Pour ces dernières il fut payé de 1900 à 1907 des dividendes de 48, 48, 45, 44, 36, 40, 40 et 40%, soit au total 367 millions de dollars. De 1882 à 1907 inclusivement, sur 889 millions de dollars de bénéfices nets, 606 millions furent distribués en dividendes et le reste versé au fonds de réserve [9]". "L’ensemble des entreprises du trust de l’acier (United States Steel Corporation) occupaient, en 1907, au moins 210 180 ouvriers et employés. La plus importante entreprise de l’industrie minière allemande, la Société minière de Gelsenkirchen (Gelsenkirchener Bergwerksgesellschaft), occupait en 1908 46 048 ouvriers et employés [10]". Dès 1902, le trust de l’acier produisait 9 millions de tonnes d’acier [11]. Sa production constituait, en 1901, 66,3% et, en 1908, 56,1% de la production totale d’acier des Etats-Unis [12]. Son pourcentage dans l’extraction de minerai s’élevait au cours des mêmes années à 43,9% et 46,3%.

Le rapport de la commission gouvernementale américaine sur les trusts déclare : "La supériorité des trusts sur leurs concurrents réside dans les grandes proportions de leurs entreprises et dans leur remarquable équipement technique. Le trust du tabac a, depuis le jour même de sa création, fait tout son possible pour substituer dans de larges proportions le travail mécanique au travail manuel. A cet effet, il a acheté tous les brevets ayant quelque rapport avec la préparation du tabac, en dépensant à cette fin des sommes énormes. Nombre de ces brevets, inutilisables dans leur état primitif, durent tout d’abord être mis au point par les ingénieurs du trust. A la fin de 1906, deux sociétés filiales furent constituées uniquement pour l’acquisition de brevets. C’est dans ce même but que le trust fit construire ses propres fonderies, ses fabriques de machines et ses ateliers de réparation. Un de ces établissements, celui de Brooklyn, emploie en moyenne 300 ouvriers ; on y expérimente et on y perfectionne au besoin les inventions concernant la fabrication des cigarettes, des petits cigares, du tabac à priser, des feuilles d’étain pour l’emballage, des boîtes, etc." [13]. "D’autres trusts emploient des "developping engineers" (ingénieurs pour le développement de la technique), dont la tâche est d’inventer de nouveaux procédés de fabrication et de faire l’essai des nouveautés techniques. Le trust de l’acier accorde à ses ingénieurs et à ses ouvriers des primes élevées pour toute invention susceptible de perfectionner la technique ou de réduire les frais de production [14]."

Le perfectionnement technique de la grande industrie allemande est organisé de la même façon par exemple dans l’industrie chimique, qui a pris au cours des dernières décennies un développement prodigieux. Dès 1908, le processus de concentration de la production fit surgir dans cette industrie deux "groupes" principaux qui tendaient, à leur manière, vers le monopole. Au début, ces groupes furent les "doubles alliances" de deux paires de grandes usines ayant chacune un capital de 20 à 21 millions de marks : d’une part, les anciennes fabriques Meister à Hochst et Cassella à Francfort-sur-le-Main ; d’autre part, la fabrique d’aniline et de soude de Ludwigshafen et l’ancienne usine Bayer, d’Elberfels. Puis, en 1905 l’un de ces groupes et en 1908 l’autre conclurent chacun un accord avec une autre grande fabrique. Il en résulta deux, "triples alliances", chacune représentant un capital de 40 à 50 millions de marks, qui commencèrent à "se rapprocher", à "s’entendre" sur les prix, etc. [15]

La concurrence se transforme en monopole. Il en résulte un progrès immense de la socialisation de la production. Et, notamment, dans le domaine des perfectionnements et des inventions techniques.

Ce n’est plus du tout l’ancienne libre concurrence des patrons dispersés, qui s’ignoraient réciproquement et produisaient pour un marché inconnu. La concentration en arrive au point qu’il devient possible de faire un inventaire approximatif de toutes les sources de matières premières (tels les gisements de minerai de fer) d’un pays et même, ainsi que nous le verrons, de plusieurs pays, voire du monde entier. Non seulement on procède à cet inventaire, mais toutes ces sources sont accaparées par de puissants groupements monopolistes. On évalue approximativement la capacité d’absorption des marchés que ces groupements "se partagent" par contrat. Le monopole accapare la main-d’oeuvre spécialisée, les meilleurs ingénieurs ; il met la main sur les voies et moyens de communication, les chemins de fer en Amérique, les sociétés de navigation en Europe et en Amérique. Le capitalisme arrivé à son stade impérialiste conduit aux portes de la socialisation intégrale de la production ; il entraîne en quelque sorte les capitalistes, en dépit de leur volonté et sans qu’ils en aient conscience, vers un nouvel ordre social, intermédiaire entre l’entière liberté de la concurrence et la socialisation intégrale.

La production devient sociale, mais l’appropriation reste privée. Les moyens de production sociaux restent la propriété privée d’un petit nombre d’individus. Le cadre général de la libre concurrence nominalement reconnue subsiste, et le joug exercé par une poignée de monopolistes sur le reste de la population devient cent fois plus lourd, plus tangible, plus intolérable.

L’économiste allemand Kestner a consacré tout un ouvrage à "la lutte entre les cartels et les outsiders", c’est-à-dire les industriels qui ne font point partie de ces derniers. Il l’a intitulé : La contrainte à l’organisation, alors qu’il eût fallu dire, bien entendu, pour ne pas exalter le capitalisme, la contrainte à se soumettre aux associations de monopolistes. Il est édifiant de jeter un simple coup d’oeil, ne serait-ce que sur la liste des moyens de cette lutte actuelle, moderne, civilisée, pour "l’organisation", auxquels ont recours les unions de monopolistes : 1) privation de matières premières (..."un des procédés essentiels pour imposer l’adhésion au cartel") ; 2) privation de main-d’oeuvre au moyen d’"alliance" (c’est-à-dire d’accords entre les capitalistes et les syndicats ouvriers, aux termes desquels ces derniers n’acceptent de travailler que dans les entreprises cartellisées) ; 3) privation de moyens de transport ; 4) fermeture des débouchés ; 5) accords avec les acheteurs, par lesquels ceux-ci s’engagent à n’entretenir de relations commerciales qu’avec les cartels ; 6) baisse systématique des prix (pour ruiner les "outsiders", c’est-à-dire les entreprises indépendantes du monopole, on dépense des millions afin de vendre, pendant un certain temps, au-dessous du prix de revient : dans l’industrie de l’essence de pétrole, il y a eu des cas où les prix sont tombés de 40 à 22 marks, soit une baisse de près de moitié !) ; 7) privation de crédits ; 8) boycottage.

Ce n’est plus la lutte concurrentielle entre les petites et les grandes usines, les entreprises techniquement arriérées et les entreprises techniquement avancées. C’est l’étouffement par les monopoles de ceux qui ne se soumettent pas à leur joug, à leur arbitraire. Voici comment ce processus se reflète dans l’esprit d’un économiste bourgeois :

"Même dans l’activité purement économique, écrit Kestner, un certain déplacement se produit de l’activité commerciale, au sens ancien du mot, vers la spéculation organisée. Le plus grand succès ne va pas au négociant que son expérience technique et commerciale met à même d’apprécier au mieux les besoins des clients et, pour ainsi dire, de "découvrir" la demande latente, mais au génie ( ?!) de la spéculation, qui sait calculer à l’avance ou du moins pressentir le développement organique et les possibilités de certaines liaisons entre les différentes entreprises et les banques..."

Traduit en clair, cela veut dire que le développement du capitalisme en est arrivé à un point où la production marchande, bien que continuant de "régner" et d’être considérée comme la base de toute l’économie, se trouve en fait ébranlée, et où le gros des bénéfices va aux "génies" des machinations financières. A la base de ces machinations et de ces tripotages, il y a la socialisation de la production ; mais l’immense progrès de l’humanité, qui s’est haussée jusqu’à cette socialisation, profite... aux spéculateurs. Nous verrons plus loin comment, "sur cette base", la critique petite-bourgeoise réactionnaire de l’impérialisme capitaliste rêve d’un retour en arrière, vers la concurrence "libre", "pacifique", "honnête".

"La montée continue des prix, conséquence de la formation des cartels, dit Kestner, n’a été observée jusqu’ici qu’en ce qui concerne les principaux moyens de production, notamment la houille, le fer, la potasse, et jamais par contre en ce qui concerne les produits fabriqués. L’augmentation de la rentabilité qui en découle s’est également limitée à l’industrie des moyens de production. A cette observation il faut encore ajouter que non seulement l’industrie de transformation des matières premières (et non des produits semi-ouvrés) tire de la constitution des cartels des avantages sous forme de profits élevés, et cela au détriment de l’industrie de transformation des produits semi-ouvrés, mais aussi qu’elle a acquis sur cette dernière une certaine domination qui n’existait pas au temps de la libre concurrence [16]."

Le mot que nous avons souligné montre le fond de la question, que les économistes bourgeois reconnaissent si rarement et de si mauvaise grâce et auquel les défenseurs actuels de l’opportunisme, K. Kautsky en tête, s’efforcent si obstinément de se soustraire et de se dérober. Les rapports de domination et la violence qu’ils comportent, voilà ce qui est typique de la "phase la plus récente du développement du capitalisme", voilà ce qui devait nécessairement résulter, et qui a effectivement résulté, de la formation de monopoles économiques tout-puissants.

Citons encore un exemple de la domination exercée par les cartels. Là où il est possible de s’emparer de la totalité ou de la majeure partie des sources de matières premières, il est particulièrement facile de former des cartels et de constituer des monopoles. Mais on aurait tort de penser que les monopoles ne surgissent pas également dans les autres branches industrielles, où il est impossible d’accaparer les sources de matières premières. L’industrie du ciment trouve ses matières premières partout. Mais cette industrie est, elle aussi, fortement cartellisée en Allemagne. Les usines se sont groupées dans des syndicats régionaux : de l’Allemagne méridionale, de la Rhéno-Westphalie, etc. Les prix sont ceux des monopoles : 230 à 280 marks le wagon pour un prix de revient de 180 marks ! Les entreprises versent de 12 à 16% de dividende ; et n’oublions pas que les "génies" de la spéculation moderne savent empocher des bénéfices importants en sus de ce qui est distribué à titre de dividende. Pour supprimer la concurrence dans une industrie aussi lucrative, les monopolistes usent même de subterfuges : ils répandent des bruits mensongers sur la mauvaise situation de leur industrie, ils publient dans les journaux des avis non signés : "Capitalistes, gardez-vous de placer vos fonds dans l’industrie du ciment" ; enfin, ils rachètent les usines des "outsiders" (c’est-à-dire des industriels ne faisant pas partie des cartels) en leur payant les "indemnités" de 60, 80 ou 150 mille marks [17]. Le monopole s’ouvre un chemin partout et par tous les moyens, depuis le paiement d’une "modeste" indemnité jusqu’au "recours", à la façon américaine, au dynamitage du concurrent.

Que les cartels suppriment les crises, c’est là une fable des économistes bourgeois qui s’attachent à farder le capitalisme. Au contraire, le monopole créé dans certaines industries augmente et aggrave le chaos inhérent à l’ensemble de la production capitaliste. La disproportion entre le développement de l’agriculture et celui de l’industrie, caractéristique du capitalisme en général, s’accentue encore davantage. La situation privilégiée de l’industrie la plus cartellisée, ce qu’on appelle l’industrie lourde, surtout celle du charbon et du fer, amène dans les autres branches industrielles une "absence de système encore plus sensible", comme le reconnaît Jeidels, auteur d’un des meilleurs ouvrages sur les "rapports des grosses banques allemandes et de l’industrie [18] ".

"Plus une économie nationale est développée, écrit Liefmann, défenseur acharné du capitalisme, et plus elle se tourne vers les entreprises hasardeuses ou qui résident à l’étranger, vers celles qui, pour se développer, ont besoin d’un grand laps de temps, ou enfin vers celles qui n’ont qu’une importance locale [19]." L’augmentation du caractère hasardeux tient, en définitive, à l’augmentation prodigieuse du capital, qui déborde en quelque sorte, s écoule à l’étranger, etc. En même temps, le progrès extrêmement rapide de la technique entraîne des éléments toujours plus nombreux de disproportion entre les divers aspects de l’économie nationale, de gâchis, de crise. Ce même Liefmann est obligé de faire l’aveu suivant : "Vraisemblablement, d’importantes révolutions dans le domaine technique attendent une fois de plus l’humanité dans un proche avenir ; elles auront un effet aussi sur l’organisation de l’économie nationale"... électricité, aviation... "D’ordinaire et en règle générale, en ces périodes de profondes transformations économiques, on voit se développer une spéculation intensive [20]..."

Et les crises (de toute espèce, le plus souvent économiques, mais pas exclusivement) accroissent à leur tour, dans de très fortes proportions, la tendance à la concentration et au monopole. Voici quelques réflexions extrêmement édifiantes de Jeidels sur l’importance de la crise de 1900, laquelle marqua, comme on le sait, un tournant dans l’histoire des monopoles modernes :

"Au moment où s’ouvrit la crise de 1900, existaient en même temps que les entreprises géantes des principales industries, quantité d’entreprises à l’organisation désuète selon les conceptions actuelles, des entreprises "simples" (c’est-à-dire non combinées), que la vague de l’essor industriel avait amenées à la prospérité. La chute des prix et la réduction de la demande jetèrent ces entreprises "simples" dans une détresse qui n’atteignît pas du tout les entreprises géantes combinées, ou ne les affecta que pour un temps très court. C’est pourquoi la crise de 1900 provoqua une concentration industrielle infiniment plus forte que celle engendrée par la crise de 1873 : cette dernière avait, elle aussi, opéré une certaine sélection des meilleures entreprises, mais étant donné le niveau technique de l’époque, cette sélection n’avait pas pu assurer le monopole aux entreprises qui en étaient sorties victorieuses. C’est précisément ce monopole durable que détiennent à un haut degré, grâce à leur technique très complexe, à leur organisation très poussée et à la puissance de leur capital les entreprises géantes des actuelles industries sidérurgique et électrique, puis, à un degré moindre, les entreprises de constructions mécaniques, certaines branches de la métallurgie, des voies de communication, etc. [21] "

Le monopole, tel est le dernier mot de la "phase la plus récente du développement du capitalisme". Mais nous n’aurions de la puissance effective et du rôle des monopoles actuels qu’une notion extrêmement insuffisante, incomplète, étriquée, Si nous ne tenions pas compte du rôle des banques.

II. LES BANQUES ET LEUR NOUVEAU ROLE

La fonction essentielle et initiale des banques est de servir d’intermédiaire dans les paiements. Ce faisant, elles transforment le capital-argent inactif en capital actif, c’est-à-dire générateur de profit, et réunissant les divers revenus en espèces, elles les mettent à la disposition de la classe des capitalistes.

Au fur et à mesure que les banques se développent et se concentrent dans un petit nombre d’établissements, elles cessent d’être de modestes intermédiaires pour devenir de tout-puissants monopoles disposant de la presque totalité du capital-argent de l’ensemble des capitalistes et des petits patrons, ainsi que de la plupart des moyens de production et de sources de matières premières d’un pays donné, ou de toute une série de pays. Cette transformation d’une masse d’intermédiaires modestes en une poignée de monopolistes constitue un des processus essentiels de la transformation du capitalisme en impérialisme capitaliste. Aussi nous faut-il nous arrêter tout d’abord sur la concentration des banques.

En 1907-1908, les dépôts de toutes les sociétés anonymes bancaires d’Allemagne disposant d’un capital de plus d’un million de marks s’élevaient à 7 milliards de marks ; en 1912-1913, ils atteignaient déjà 9,8 milliards. En cinq ans, ils avaient donc augmenté de 2 milliards 800 millions, soit de 40%. Sur cette somme, 2 milliards 750 millions se répartissaient entre 57 banques ayant chacune un capital de plus de 10 millions de marks. La répartition des dépôts entre grandes et petites banques était la suivante [22] :

Pourcentage des dépôts

Les petites banques sont refoulées par les grandes dont 9 seulement concentrent presque la moitié de tous les dépôts. Et nous ne tenons pas compte ici de bien des éléments, par exemple de la transformation de toute une série de petites banques en de véritables filiales des grandes, etc. Nous en parlerons plus loin.

A la fin de 1913, Schulze-Gaevernitz évaluait les dépôts des 9 grandes banques berlinoises à 5,1 milliards de marks sur un total d’environ 10 milliards. Considérant non seulement les dépôts, mais l’ensemble du capital bancaire, le même auteur écrivait : "A la fin de 1909, les neuf grandes banques berlinoises géraient, avec les banques qui leur étaient rattachées, 11,3 milliards de marks, soit environ 83% de l’ensemble du capital bancaire allemand. La "Deutsche Bank" qui, avec les banques qui lui sont rattachées, gère près de 3 milliards de marks, constitue, de même que la Direction des chemins de fer de l’Etat, en Prusse, l’accumulation de capitaux la plus importante, et aussi l’organisation la plus décentralisée de l’Ancien monde [23]."

Nous avons souligné l’indication relative aux banques "rattachées", car c’est là une des caractéristiques les plus importantes de la concentration capitaliste moderne. Les grandes entreprises, les banques surtout, n’absorbent pas seulement les petites, elles se les "rattachent" et se les subordonnent, elles les incorporent dans "leur" groupement, dans leur "consortium", pour emprunter le terme technique, par la "participation" à leur capital, par l’achat ou l’échange d’actions, par le système des crédits, etc., etc. Le professeur Liefmann a consacré tout un gros "ouvrage" de 500 pages à la description des "sociétés de participation et de financement" [24] modernes ; malheureusement, il ajoute des réflexions "théoriques " de très mauvais aloi à une documentation brute souvent mal digérée. A quoi aboutit, du point de vue de la concentration, ce système de "participations", c’est ce que montre, mieux que tout, le livre d’une "personnalité" du monde bancaire, Riesser, sur les grandes banques allemandes. Mais, avant d’en examiner les données, citons un exemple concret du système des "participations".

Le "groupe" de la "Deutsche Bank" est un des plus importants, sinon le plus important, de tous les groupes de grandes banques. Pour embrasser d’un coup d’oeil les principaux fils reliant entre elles toutes les banques de ce groupe, il faut distinguer les "participations" au premier, au deuxième et au troisième degré ou, ce qui revient au même, la dépendance (des banques de moindre importance à l’égard de la "Deutsche Bank") au premier, au deuxième et au troisième degré. Cela donne le tableau suivant [25] :

Parmi les 8 banques "dépendantes au premier degré" et "de temps à autre" de la "Deutsche Bank", trois sont étrangères : une autrichienne (la "Bankverein" de Vienne) et deux russes (la "Banque commerciale de Sibérie" et la "Banque russe pour le commerce extérieur"). Au total, le groupe de la "Deutsche Bank" comprend, directement ou indirectement, entièrement ou partiellement, 87 banques, et le montant des capitaux dont il dispose, en tant que capital propre ou capital en dépôt, peut s’évaluer à 2 ou 3 milliards de marks.

Il est évident qu’une banque placée à la tête d’un tel groupe et passant des accords avec une demi-douzaine d’autres banques, quelque peu inférieures, pour des opérations financières particulièrement importantes et lucratives, telles que les emprunts d’Etat, a dépassé le rôle d’"intermédiaire" et est devenue l’union d’une poignée de monopolistes.

La rapidité avec laquelle la concentration bancaire s’est effectuée en Allemagne à la fin du XIXe siècle et au début du XXe ressort des données suivantes, que nous empruntons à Riesser en les abrégeant :

Six grandes banques berlinoises

On voit avec quelle rapidité s’étend le réseau serré des canaux qui enveloppent tout le pays et centralisent tous les capitaux et revenus, transformant des milliers et milliers d’entreprises éparses en un seul organisme capitaliste national, puis mondial. La "décentralisation" dont parlait, dans le passage précité, Schulze-Gaevernitz au nom de l’économie politique bourgeoise de nos jours, consiste en fait dans la subordination à un seul centre d’un nombre toujours croissant d’unités économiques autrefois relativement "indépendantes" ou, plus exactement, d’importance strictement locale. En réalité, il y a donc centralisation, accentuation du rôle, de l’importance, de la puissance des monopoles géants.

Dans les pays capitalistes plus anciens, ce "réseau bancaire" est encore plus dense. En Angleterre, Irlande comprise, il y avait en 1910 7151 succursales pour l’ensemble des banques. Quatre grandes banques en avaient chacune plus de 400 (de 447 à 689), 4 autres en avaient plus de 200 et 11 plus de 100.

En France, trois banques importantes : le Crédit Lyonnais, le Comptoir National d’Escompte et la Société Générale, ont développé leurs opérations et le réseau de leurs succursales de la façon suivante [26] :

Pour caractériser les "relations" d’une grande banque moderne, Riesser indique le nombre de lettres qu’envoie et reçoit la Société d’Escompte (Disconto-Gesellschaft), une des banques les plus puissantes de l’Allemagne et du monde (dont le capital, en 1914, atteignait 300 millions de marks) :

A la grande banque parisienne du "Crédit Lyonnais", le nombre des comptes courants est passé de 28 535 en 1875 à 633 539 en 1912 [27].

Mieux peut-être que de longs développements, ces simples chiffres montrent comment la concentration des capitaux et l’accroissement des opérations bancaires modifient radicalement le rôle joué par les banques. Les capitalistes épars finissent par ne former qu’un seul capitaliste collectif. En tenant le compte courant de plusieurs capitalistes, la banque semble ne se livrer qu’à des opérations purement techniques, uniquement subsidiaires. Mais quand ces opérations prennent une extension formidable, il en résulte qu’une poignée de monopolistes se subordonne les opérations commerciales et industrielles de la société capitaliste tout entière ; elle peut, grâce aux liaisons bancaires, grâce aux comptes courants et à d’autres opérations financières, connaître tout d’abord exactement la situation de tels ou tels capitalistes, puis les contrôler, agir sur eux en élargissant ou en restreignant, en facilitant ou en entravant le crédit, et enfin déterminer entièrement leur sort, déterminer les revenus de leurs entreprises, les priver de capitaux, ou leur permettre d’accroître rapidement les leurs dans d’énormes proportions, etc.

Nous venons de mentionner le capital de 300 millions de marks de la "Disconto-Gesellschaft" de Berlin. Cet accroissement de capital de la "Disconto-Gesellschaft" fut l’un des épisodes de la lutte pour l’hégémonie entre les deux plus grandes banques berlinoises, la "Deutsche Bank" et la "Disconto-Gesellschaft". En 1870, la première ne faisait que débuter et n’avait qu’un capital de 15 millions, alors que celui de la seconde s’élevait à 30 millions. En 1908, la première possédait 200 millions ; la seconde, 170 millions. En 1914, la première portait son capital à 250 millions ; la seconde, en fusionnant avec une autre grande banque de première importance, "l’Union de Schaffhausen", élevait le sien à 300 millions. Et, naturellement, cette lutte pour l’hégémonie va de pair avec des "conventions" de plus en plus fréquentes et durables entre les deux banques. Voici les réflexions que suscite ce développement des banques chez des spécialistes en la matière, qui traitent les problèmes économiques d’un point de vue n’allant jamais au-delà de l’esprit de réforme bourgeois le plus modéré et le plus scrupuleux :

"D’autres banques suivront la même voie", écrivait la revue allemande Die Bank à propos de l’élévation du capital de la "Disconto-Gesellschaft" à 300 millions," et les 300 personnes qui, aujourd’hui, gouvernent économiquement l’Allemagne, se réduiront avec le temps à 50, 25 ou à moins encore. Il n’y a pas lieu d’attendre que le mouvement de concentration moderne se circonscrive aux banques. Les relations étroites entre les banques conduisent naturellement à un rapprochement des consortiums industriels qu’elles patronnent... Un beau matin, en nous réveillant, nous serons tout étonnés de ne plus voir que des trusts ; nous serons placés devant la nécessité de substituer aux monopoles privés des monopoles d’Etat. Et cependant, quant au fond, nous n’aurons rien à nous reprocher, si ce n’est d’avoir laissé au développement des choses un libre cours, quelque peu accéléré par l’action [28]."

Voilà bien un exemple de l’impuissance du journalisme bourgeois, dont la science bourgeoise ne se distingue que par une moindre sincérité et une tendance à voiler le fond des choses, à masquer la forêt par des arbres. "S’étonner" des conséquences de la concentration, "s’en prendre" au gouvernement de l’Allemagne capitaliste ou à la "société" capitaliste (à "nous"), redouter que l’usage des actions "ne hâte" la concentration, tout comme Tschierschky, spécialiste allemand "en matière de cartels", redoute les trusts américains et leur "préfère" les cartels allemands, lesquels, prétend-il, ne sont pas capables "de hâter à l’excès, comme le font les trusts, le progrès technique et économique [29] " - n’est-ce pas de l’impuissance ?

Mais les faits restent les faits. Il n’y a pas de trusts en Allemagne, il y a "seulement" des cartels ; mais l’Allemagne est gouvernée par tout au plus 300 magnats du capital. Et ce nombre diminue sans cesse. En tout état de cause, dans tous les pays capitalistes, et quelle que soit leur législation bancaire, les banques renforcent et accélèrent considérablement le processus de concentration des capitaux et de formation des monopoles.

"Les banques créent, à l’échelle sociale, la forme, mais seulement la forme, d’une comptabilité et d’une répartition générales des moyens de production", écrivait Marx il y a un demi-siècle, dans le Capital (trad. russe, Livre III, 2e partie, p. 144). Les chiffres que nous avons cités sur l’accroissement du capital bancaire, sur l’augmentation du nombre des comptoirs et succursales des grosses banques et de leurs comptes courants, etc., nous montrent concrètement cette "comptabilité générale" de la classe tout entière des capitalistes et même pas seulement des capitalistes, car les banques réunissent, au moins pour un temps, toutes sortes de revenus en argent provenant de petits patrons, d’employés et de la mince couche supérieure des ouvriers. La "répartition générale des moyens de production", voilà ce que résulte d’un point de vue tout formel du développement des banques modernes, dont les plus importantes, au nombre de 3 à 6 en France et de 6 à 8 en Allemagne, disposent de milliards et de milliards. Mais quant au contenu, cette répartition des moyens de production n’a rien de "général" ; elle est privée, c’est-à-dire conforme aux intérêts du grand capital - et au premier chef du plus grand capital, du capital monopoliste - qui opère dans des conditions telles que la masse de la population peut à peine subvenir à ses besoins et que tout le développement de l’agriculture retarde irrémédiablement sur celui de l’industrie, dont une branche, l’"industrie lourde", prélève un tribut sur toutes les autres.

Les caisses d’épargne et les bureaux de poste commencent à concurrencer les banques dans la socialisation de l’économie capitaliste. Ce sont des établissements plus "décentralisés", c’est-à-dire dont l’influence s’étend sur un plus grand nombre de localités, de coins perdus, sur de plus vastes contingents de la population. Une commission américaine a réuni, sur le développement comparé des dépôts en banque et dans les caisses d’épargne, les données ci-après [30] :

Dépôts (en milliards de marks)

Servant un intérêt de 4% à 4,25% sur les dépôts, les caisses d’épargne sont obligées de chercher pour leurs capitaux des placements "avantageux", de se lancer dans les opérations sur les lettres de change, les hypothèques, etc. Les lignes de démarcation entre les banques et les caisses d’épargne "s’effacent de plus en plus". Les chambres de commerce de Bochum et d’Erfurt, par exemple, demandent qu’il soit "interdit" aux caisses d’épargne de se livrer à des opérations "purement", bancaires, telles que l’escompte des lettres de change, et exigent la limitation de l’activité "bancaire", des bureaux de poste [31] Les manitous de la banque semblent craindre que le monopole d’Etat ne trouve là une faille par où se glisser. Mais il va de soi que cette crainte ne dépasse pas le cadre de la concurrence à laquelle peuvent se livrer deux chefs de bureau d’une même administration. Car, d’un côté, ce sont en définitive toujours les mêmes magnats du capital bancaire qui disposent en fait des milliards confiés aux caisses d’épargne et, d’un autre côté, le monopole d’Etat en société capitaliste n’est qu’un moyen d’accroître et d’assurer les revenus des millionnaires près de faire faillite dans telle ou telle industrie.

Le remplacement du vieux capitalisme, où régnait la libre concurrence, par un nouveau où règne le monopole, entraîne, notamment, une diminution de l’importance de la Bourse. La revue Die Bank écrit : "La Bourse a depuis longtemps cessé d’être l’intermédiaire indispensable des échanges qu’elle était autrefois, lorsque les banques ne pouvaient pas encore placer parmi leurs clients la plupart des valeurs émises [32].

"Toute banque est une Bourse" : cet aphorisme moderne contient d’autant plus de vérité que la banque est plus importante et que la concentration fait de plus grands progrès dans les opérations bancaires [33] ". "Si autrefois la Bourse, après 1870, avec ses excès de jeunesse" (allusion "délicate" au krach boursier de 1873, aux scandales de la Grunderzeit, etc.), "avait inauguré l’époque de l’industrialisation de l’Allemagne, aujourd’hui les banques et l’industrie peuvent "se tirer d’affaire elles-mêmes". La domination de nos grandes banques sur la Bourse... n’est que l’expression de l’Etat industriel allemand pleinement organisé. Dès lors, si le domaine des lois économiques fonctionnant automatiquement s’en trouve rétréci et le domaine de la réglementation consciente par les banques grandement élargi, il s’ensuit que la responsabilité incombant en matière d’économie nationale à quelques dirigeants augmente dans de vastes proportions." Voilà ce qu’écrit le professeur allemand Schulze-Gaevernitz [34], cet apologiste de l’impérialisme allemand qui fait autorité chez les impérialistes de tous les pays et qui s’applique à masquer un "détail", à savoir que cette "réglementation consciente" par l’entremise des banques consiste dans le dépouillement du public par une poignée de monopolistes "pleinement organisés". La tâche du professeur bourgeois n’est pas de mettre à nu tout le mécanisme et de divulguer tous les tripotages des monopolistes de la banque, mais de les présenter sous des dehors innocents.

De même Riesser, économiste et "financier" qui fait encore plus autorité, s’en tire avec des phrases à propos de faits qu’il est impossible de nier : "La Bourse perd de plus en plus ce caractère absolument indispensable à l’économie tout entière et à la circulation des valeurs, qui en fait non seulement le plus précis des instruments de mesure, mais aussi un régulateur presque automatique des mouvements économiques convergeant vers elle [35]."

En d’autres termes, l’ancien capitalisme, le capitalisme de la libre concurrence, avec ce régulateur absolument indispensable qu’était pour lui la Bourse, disparaît à jamais. Un nouveau capitalisme lui succède, qui comporte des éléments manifestes de transition, une sorte de mélange entre la libre concurrence et le monopole. Une question se pose d’elle-même : vers quoi tend cette "transition" que constitue le capitalisme moderne ? Mais cette question, les savants bourgeois ont peur de la poser. "Il y a trente ans, les employeurs engagés dans la libre concurrence accomplissaient les 9/10 de l’effort économique qui ne fait pas partie du travail manuel des "ouvriers". A l’heure présente, ce sont des fonctionnaires qui accomplissent les 9/10 de cet effort intellectuel dans l’économie. La banque est à la tête de cette évolution [36]."Cet aveu de Schulze-Gaevernitz nous ramène une fois de plus à la question de savoir vers quoi tend ce phénomène transitoire que constitue le capitalisme moderne, parvenu à son stade impérialiste.

Les quelques banques qui, grâce au processus de concentration, restent à la tête de toute l’économie capitaliste, ont naturellement une tendance de plus en plus marquée à des accords de monopoles à un trust des banques. En Amérique, ce ne sont plus neuf, mais deux très grandes banques, celles des milliardaires Rockefeller et Morgan, qui règnent sur un capital de 11 milliards de marks [37]. En Allemagne, l’absorption que nous avons signalée plus haut de l’Union de Schaffhausen par la "Disconto-Gesellschaft" a été appréciée en ces termes par le Frankfurter Zeitung, organe au service des intérêts boursiers :

"Le mouvement de concentration croissante des banques resserre le cercle des établissements auxquels on peut, en général, adresser des demandes de crédit, d’où une dépendance accrue de la grosse industrie à l’égard d’un petit nombre de groupes bancaires. La liaison étroite de l’industrie et du monde de la finance restreint la liberté de mouvement des sociétés industrielles ayant besoin de capitaux bancaires. Aussi la grande industrie envisage-t-elle avec des sentiments divers la trustification (le groupement ou la transformation en trusts) croissante des banques ; en effet, on a pu maintes fois observer des commencements d’accords entre consortiums de grandes banques, accords tendant à limiter la concurrence [38]."

Encore une fois, le dernier mot du développement des banques, c’est le monopole.

Quant à la liaison étroite qui existe entre les banques et l’industrie, c’est dans ce domaine que se manifeste peut-être avec le plus d’évidence le nouveau rôle des banques. Si une banque escompte les lettres de change d’un industriel, lui ouvre un compte courant, etc., ces opérations en tant que telles ne diminuent pas d’un iota l’indépendance de cet industriel, et la banque ne dépasse pas son rôle modeste d’intermédiaire. Mais si ces opérations se multiplient et s’instaurent régulièrement, si la banque "réunit" entre ses mains d’énormes capitaux, si la tenue des comptes courants d’une entreprise permet à la banque -et c’est ce qui arrive- de connaître avec toujours plus d’ampleur et de précision la situation économique du client, il en résulte une dépendance de plus en plus complète du capitaliste industriel à l’égard de la banque.

En même temps se développe, pour ainsi dire, l’union personnelle des banques et des grosses entreprises industrielles et commerciales, la fusion des unes et des autres par l’acquisition d’actions, par l’entrée des directeurs de banque dans les conseils de surveillance (ou d’administration) des entreprises industrielles et commerciales, et inversement. L’économiste allemand Jeidels a réuni une documentation fort complète sur cette forme de concentration des capitaux et des entreprises. Les six plus grandes banques berlinoises étaient représentées par leurs directeurs dans 344 sociétés industrielles et, par les membres de leur conseil d’administration, encore dans 407, soit un total de 751 sociétés. Dans 289 de ces dernières, elles avaient soit deux membres aux conseils de surveillance, soit la présidence de ces derniers. Ces sociétés s’étendent aux domaines les plus divers du commerce et de l’industrie, aux assurances, aux voies de communication, aux restaurants, aux théâtres, à la production artistique, etc. D’autre part, il y avait (en 1910) dans les conseils de surveillance de ces mêmes six banques, cinquante et un des plus gros industriels, dont un directeur de la firme Krupp, celui de la grande compagnie de navigation "Hapag" (Hamburg-Amerika), etc. ; etc. De 1895 à 1910, chacune de ces six banques a participé à l’émission d’actions et d’obligations pour des centaines de sociétés industrielles, dont le nombre est passé de 281 à 419 [39].

L’"union personnelle" des banques et de l’industrie est complétée par l’"union personnelle" des unes et des autres avec le gouvernement. "Des postes aux conseils de surveillance, écrit Jeidels, sont librement offerts à des personnages de grand renom, de même qu’à d’anciens fonctionnaires de l’Etat qui peuvent faciliter ( !!) considérablement les relations avec les autorités..." "On trouve généralement au conseil de surveillance d’une grande banque un membre du Parlement ou un membre de la municipalité de Berlin."

L’élaboration et, pour ainsi dire, la mise au point des grands monopoles capitalistes se poursuivent donc à toute vapeur, par tous les moyens "naturels" et "surnaturels". Il en résulte une division systématique du travail entre quelques centaines de rois de la finance de la société capitaliste moderne :

"Parallèlement à cette extension du champ d’activité de certains gros industriels" (qui entrent aux conseils d’administration des banques, etc.) " et à l’attribution d’une région industrielle déterminée à des directeurs provinciaux, il se produit une sorte de spécialisation des dirigeants des grandes banques. Pareille spécialisation n’est possible que dans les grandes banques en général, et si elles ont des relations étendues dans le monde industriel, en particulier. Cette division du travail se fait dans deux directions : d’une part, toutes les relations avec l’industrie sont confiées à un directeur, dont c’est le domaine spécial ; d’autre part, chaque directeur assume la surveillance d’entreprises particulières ou de groupes d’entreprises dont la production ou les intérêts sont connexes..." (Le capitalisme en est déjà arrivé à la surveillance organisée sur les différentes entreprises) "... La spécialité de l’un est l’industrie allemande, parfois même uniquement celle de l’Allemagne occidentale" (l’Allemagne occidentale est la partie la plus industrialisée du pays) ; "pour d’autres, les relations avec les autres Etats et avec l’industrie de l’étranger, les renseignements sur la personnalité des industriels, etc., les questions boursières, etc. En outre, chacun des directeurs de la banque se voit souvent confier la gestion d’une région ou d’une branche d’industrie ; tel travaille principalement dans les conseils de surveillance des sociétés d’électricité, tel autre dans les usines chimiques, les brasseries ou les raffineries de sucre, un autre encore, dans les quelques entreprises restées isolées, et en même temps dans le conseil de surveillance de sociétés d’assurances... En un mot, il est certain que dans les grandes banques, au fur et à mesure qu’augmentent l’étendue et la diversité de leurs opérations, la division du travail s’accentue entre leurs dirigeants, avec pour but (et pour résultat) de les élever, pour ainsi dire, un peu au-dessus des opérations purement bancaires, de les rendre plus aptes à juger, plus compétents dans les questions d’ordre général de l’industrie et dans les questions spéciales touchant les diverses branches, de les préparer à agir dans la sphère d’influence industrielle de la banque. Ce système des banques est complété par une tendance à élire dans leurs conseils de surveillance des hommes bien au fait de l’industrie, des industriels, d’anciens fonctionnaires, surtout de ceux qui ont servi dans l’administration des chemins de fer, des mines", etc. [40]

On retrouve une structure administrative similaire, avec de très légères variantes, dans les banques françaises. Le "Crédit Lyonnais", par exemple, une des trois plus grandes banques françaises, a organisé un service spécial des études financières, qui emploie en permanence plus de cinquante ingénieurs, statisticiens, économistes, juristes, etc., et dont l’entretien coûte de six à sept cent mille francs par an. Ce service est à son tour divisé en huit sections, dont l’une est chargée de recueillir des informations portant spécialement sur les entreprises industrielles, la seconde étudiant les statistiques générales ; la troisième, les compagnies de chemins de fer et de navigation ; la quatrième, les fonds ; la cinquième, les rapports financiers, etc. [41]

Il en résulte, d’une part, une fusion de plus en plus complète ou, suivant l’heureuse formule de N. Boukharine, une interpénétration du capital bancaire et du capital industriel, et, d’autre part, la transformation des banques en établissements présentant au sens le plus exact du terme un "caractère universel". Sur ce point, nous croyons devoir citer les propres termes de Jeidels, auteur qui a le mieux étudié la question :

"L’examen des relations industrielles dans leur ensemble permet de constater le caractère universel des établissements financiers travaillant pour l’industrie. Contrairement aux autres formes de banques, contrairement aux exigences quelquefois formulées par divers auteurs, à savoir que les banques devraient se spécialiser dans un domaine ou dans une industrie déterminés pour ne pas voir le sol se dérober sous leurs pieds, les grandes banques s’efforcent de multiplier le plus possible leurs relations avec les entreprises industrielles les plus diverses quant au lieu et au genre de production, et de faire disparaître de plus en plus les inégalités dans la répartition des capitaux entre les diverses régions ou les branches d’industrie, inégalités dont on trouve l’explication dans l’histoire des différentes entreprises." "Une tendance consiste à généraliser la liaison avec l’industrie ; une autre, à la rendre continue et intensive ; toutes les deux sont appliquées par les six grandes banques, sinon intégralement, du moins déjà dans de notables proportions et à un degré égal."

On entend assez souvent les milieux industriels et commerciaux se plaindre du "terrorisme" des banques. Faut-il s’en étonner, quand les grandes banques "commandent" de la façon dont voici un exemple ? Le 19 novembre 1901, l’une des banques D berlinoises (on appelle ainsi les quatre grandes banques dont le nom commence par la lettre D) adressait au conseil d’administration du Syndicat des ciments du Centre-Nord-Ouest allemand la lettre suivante : "Selon la note que vous avez publiée le 18 de ce mois dans tel journal, il apparaît que nous devons envisager l’éventualité de voir la prochaine assemblée générale de votre syndicat, fixée au 30 courant, prendre des décisions susceptibles d’amener dans votre entreprise des changements que nous ne pouvons accepter. Aussi sommes-nous, à notre grand regret, dans la nécessité de vous refuser dorénavant le crédit qui vous était accordé... Toutefois, si cette assemblée générale ne prend pas de décisions inacceptables pour nous et si nous recevons les garanties désirables pour l’avenir, nous nous déclarons tout disposés à négocier avec vous l’ouverture d’un nouveau crédit [42]."

A la vérité, nous retrouvons là les doléances du petit capital opprimé par le gros, seulement cette fois c’est tout un syndicat qui est tombé dans la catégorie des "petits" ! La vieille lutte du petit et du gros capital recommence, mais à un degré de développement nouveau, infiniment supérieur. Il est évident que disposant de milliards, les grandes banques sont capables de hâter aussi le progrès technique par des moyens qui ne sauraient en aucune façon être comparés à ceux d’autrefois. Les banques fondent, par exemple, des sociétés spéciales d’études techniques dont les travaux ne profitent, bien entendu, qu’aux entreprises industrielles "amies". Citons entre autres la "Société pour l’étude des chemins de fer électriques", le "Bureau central de recherches scientifiques et techniques", etc.

Les dirigeants des grandes banques eux-mêmes ne peuvent pas ne pas voir que des conditions nouvelles sont en train de se former dans l’économie nationale, mais ils sont impuissants devant elles :

"Quiconque, écrit Jeidels, a observé, au cours des dernières années, les changements de personnes à la direction et aux conseils de surveillance des grandes banques, n’a pas pu ne pas remarquer que le pouvoir passait peu à peu aux mains d’hommes qui considèrent comme une tâche indispensable et de plus en plus pressante, pour les grandes banques, d’intervenir activement dans le développement général de l’industrie, et qu’entre ces hommes et les anciens directeurs des banques il se produit à ce propos des désaccords d’ordre professionnel et souvent aussi d’ordre personnel. Il s’agit, au fond, de savoir si, en tant qu’établissements de crédit, les banques ne subissent pas un préjudice du fait de leur intervention dans le processus de la production industrielle, si elles ne sacrifient pas leurs solides principes et un bénéfice assuré à une activité qui n’a rien à voir avec leur rôle d’intermédiaires du crédit et qui les amène sur un terrain où elles sont encore plus exposées que par le passé à l’action aveugle de la conjoncture industrielle. C’est ce qu’affirment nombre d’anciens directeurs de banques, mais la plupart des jeunes considèrent l’intervention active dans les questions industrielles comme une nécessité pareille à celle qui a suscité, en même temps que le développement actuel de la grande industrie moderne, l’apparition des grandes banques et l’entreprise bancaire industrielle d’aujourd’hui. Les deux parties ne sont d’accord que sur un point, à savoir qu’il n’existe pas de principes fermes ni de but concret pour la nouvelle activité des grandes banques [43]."

L’ancien capitalisme a fait son temps. Le nouveau constitue une transition. La recherche de "principes fermes et d’un but concret" en vue de "concilier" le monopole et la libre concurrence est, de toute évidence, une tentative vouée à l’échec. Les aveux des praticiens ne ressemblent guère aux éloges enthousiastes des apologistes officiels du capitalisme "organisé", tels que Schulze-Gaevernitz, Liefmann et autres "théoriciens".

A quelle époque au juste s’impose définitivement la "nouvelle activité" des grandes banques ? Cette importante question trouve une réponse assez précise chez Jeidels.

"Les relations des entreprises industrielles avec leur nouvel objet, leurs nouvelles formes, leurs nouveaux organismes, c’est-à-dire avec les grandes banques présentant une organisation à la fois centralisée et décentralisée, ne sont guère antérieures, en tant que phénomène caractéristique de l’économie nationale, aux années 1890 ; on peut même, en un sens, faire remonter ce point de départ à l’année 1897, avec ses grandes "fusions" d’entreprises qui introduisent pour la première fois la nouvelle forme d’organisation décentralisée, pour des raisons de politique industrielle des banques. Et l’on peut même le faire remonter à une date encore plus récente, car c’est seulement la crise de 1900 qui a énormément accéléré le processus de concentration tant dans l’industrie que dans la banque et en a assuré le triomphe définitif, qui a fait pour la première fois de cette liaison avec l’industrie le véritable monopole des grosses banques. qui a rendu ces rapports notablement plus étroits et plus intensifs [44]."

Ainsi, le XXe siècle marque le tournant où l’ancien capitalisme fait place au nouveau, où la domination du capital financier se substitue à la domination du capital en général.

III. LE CAPITAL FINANCIER ET L’OLIGARCHIE FINANCIERE

"Une part toujours croissante du capital industriel, écrit Hilferding, n’appartient pas aux industriels qui l’utilisent. Ces derniers n’en obtiennent la disposition que par le canal de la banque, qui est pour eux le représentant des propriétaires de ce capital. D’autre part, force est à la banque d’investir une part de plus en plus grande de ses capitaux dans l’industrie. Elle devient ainsi, de plus en plus, un capitaliste industriel. Ce capital bancaire -c’est-à-dire ce capital-argent- qui se transforme ainsi en capital industriel, je l’appelle "capital financier". "Le capital financier est donc un capital dont disposent les banques et qu’utilisent les industriels [45]."

Cette définition est incomplète dans la mesure où elle passe sous silence un fait de la plus haute importance, à savoir la concentration accrue de la production et du capital, au point qu’elle donne et a déjà donné naissance au monopole. Mais tout l’exposé de Hilferding, en général, et plus particulièrement les deux chapitres qui précèdent celui auquel nous empruntons cette définition, soulignent le rôle des monopoles capitalistes.

Concentration de la production avec, comme conséquence, les monopoles ; fusion ou interpénétration des banques et de l’industrie, voilà l’histoire de la formation du capital financier et le contenu de cette notion.

Il nous faut montrer maintenant comment la "gestion" exercée par les monopoles capitalistes devient inévitablement, sous le régime général de la production marchande et de la propriété privée, la domination : d’une oligarchie financière. Notons que les représentants de la science bourgeoise allemande - et pas seulement allemande - comme Riesser, Schulze-Gaevernitz, Liefmann, etc., sont tous des apologistes de l’impérialisme et du capital financier. Loin de dévoiler le "mécanisme" de la formation de cette oligarchie, ses procédés, l’ampleur de ses revenus "licites et illicites", ses attaches avec les parlements, etc., etc., ils s’efforcent de les estomper, de les enjoliver. Ces "questions maudites", ils les éludent par des phrases grandiloquentes autant que vagues, par des appels au "sentiment de responsabilité" des directeurs de banques, par l’éloge du "sentiment du devoir" des fonctionnaires prussiens, par l’analyse doctorale des futilités qu’on trouve dans les ridicules projets de loi de "surveillance" et de "réglementation", par des fadaises théoriques comme cette définition "scientifique" saugrenue du professeur Liefmann : "Le commerce est une pratique industrielle visant à réunir les biens, à les conserver et à les mettre à la disposition" [46] (les italiques sont dans l’ouvrage du professeur)... Il en résulte que le commerce a existé chez l’homme primitif qui ne pratiquait pas encore l’échange et qu’il doit subsister dans la société socialiste !

Mais les faits monstrueux touchant la monstrueuse domination de l’oligarchie financière sont tellement patents que, dans tous les pays capitalistes, aussi bien en Amérique qu’en France et en Allemagne, est apparue une littérature qui, tout en professant le point de vue bourgeois, brosse néanmoins un tableau à peu près véridique, et apporte une critique - évidemment petite-bourgeoise - de l’oligarchie financi