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Encore une fois, où va la France ?
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Encore une fois, où va la France ?

Au moment où Flandin succéda à Doumergue, nous avons posé devant l’avant-garde prolétarienne la question : "Où va la France ?" Les quatre mois et demi écoulés n’ont rien changé d’essentiel et n’ont affaibli ni notre analyse, ni notre pronostic. Le peuple français est arrivé à un carrefour : une voie mène à la révolution socialiste, l’autre, à la catastrophe fasciste. Le choix de la voie dépend du prolétariat. A sa tête se trouve son avant-garde organisée. Nous posons de nouveau la question : où l’avant-garde prolétarienne va-t-elle mener la France ?

LE DIAGNOSTIC DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE EST FAUX ET FUNESTE

La C.A.P. du Parti socialiste a lancé en janvier un programme de lutte pour le pouvoir, de destruction de l’armature de l’État bourgeois, d’instauration de la démocratie ouvrière et paysanne, d’expropriation des banques et des branches concentrées de l’industrie. Pourtant, le Parti jusqu’à maintenant n’a pas remué le petit doigt pour porter ce programme devant les masses. A son tour, le Parti communiste se refuse bel et bien à se mettre sur la voie de la lutte pour le pouvoir. La cause ? "La situation n’est pas révolutionnaire."

La milice ? L’armement des ouvriers ? Le contrôle ouvrier ? Un plan de nationalisation ? Impossible ! "La situation n’est pas révolutionnaire." Que peut-on faire ? Lancer de grandes pétitions avec les cléricaux, s’exercer à l’éloquence creuse avec les radicaux et attendre. Jusqu’à quand ? Tant que la situation ne deviendra pas d’elle-même révolutionnaire. Les savants médecins de l’Internationale communiste ont un thermomètre qu’ils mettent sous l’aisselle de la vieille femme qu’est l’Histoire et par ce moyen déterminent infailliblement la température révolutionnaire. Mais ils ne montrent leur thermomètre à personne.

Nous affirmons : le diagnostic de l’Internationale communiste est radicalement faux La situation est révolutionnaire autant qu’elle peut être révolutionnaire avec la politique non-révolutionnaire des partis ouvriers Le plus exact est de dire que la situation est pré-révolutionnaire. Pour que cette situation mûrisse, il faut une mobilisation immédiate, hardie et inlassable des masses sous les mots d’ordre de conquête du pouvoir au nom du socialisme. C’est à cette seule condition, que la situation pré-révolutionnaire se changera en situation révolutionnaire. Dans le cas contraire c’est-à-dire si on continue à piétiner sur place, la situation pré-révolutionnaire se changera infailliblement en situation contre-révolutionnaire et amènera la victoire du fascisme.

La phrase sacramentelle sur la "situation non-révolutionnaire" sert actuellement uniquement à bourrer le crâne aux ouvriers, à paralyser leur volonté et à délier les mains à l’ennemi de classe. Sous le couvert de pareilles phrases s’assemblent dans les sommets du prolétariat le conservatisme, la mollesse, l’étourderie, la lâcheté, et se prépare la catastrophe comme en Allemagne.

LA TACHE ET LE BUT DE CE TRAVAIL

Dans les pages qui suivent, nous, bolcheviks-léninistes, nous soumettons le diagnostic et le pronostic de l’Internationale communiste à une critique marxiste détaillée. A l’occasion, nous nous arrêterons sur les points de vue des divers chefs socialistes dans la mesure où cela sera nécessaire pour notre but fondamental : montrer la fausseté radicale de la politique du Comité central du Parti communiste français. Aux cris et aux injures des staliniens nous opposerons des faits et des arguments.

Nous ne nous bornerons pas, bien entendu, à une simple critique. Aux points de vue et aux mots d’ordre faux nous opposerons les idées et les méthodes créatrices de Marx et de Lénine.

Nous demandons au lecteur une attention concentrée. Il s’agit, dans le sens le plus direct et le plus immédiat, de la tête du prolétariat français. Pas un seul ouvrier conscient n’a le droit de rester impassible devant ces questions, de la solution desquelles dépend le sort de sa classe !

COMMENT SE FORME UNE SITUATION REVOLUTIONNAIRE ?

La prémisse économique de la révolution socialiste.

La première et la plus importante prémisse d’une situation révolutionnaire, c’est l’exacerbation intolérable des contradictions entre les forces productives et les formes de la propriété. La nation cesse d’aller de l’avant. L’arrêt dans le développement de la puissance économique et, encore plus, sa régression signifient que le système capitaliste de production s’est définitivement épuisé et doit céder la place au système socialiste.

La crise actuelle, qui embrasse tous les pays et rejette l’économie des dizaines d’années en arrière, a définitivement poussé le système bourgeois jusqu’à l’absurde. Si à l’aurore du capitalisme des ouvriers affamés et ignorants ont brisé les machines, maintenant ceux qui détruisent les machines et les usines ce sont les capitalistes eux-mêmes. Avec le maintien ultérieur de la propriété privée des moyens de production, l’humanité est menacée de barbarie et de dégénérescence.

La base de la société, c’est son économie. Cette base est mûre pour le socialisme dans un double sens : la technique moderne a atteint un tel degré qu’elle pourrait assurer un bien-être élevé au peuple et à toute l’humanité ; mais la propriété capitaliste, qui se survit, voue les peuples à une pauvreté et à des souffrances toujours plus grandes.

La prémisse fondamentale, économique, du socialisme existe depuis déjà longtemps. Mais le capitalisme ne disparaîtra pas de lui-même de la scène. Seule la classe ouvrière peut arracher les forces productives des mains des exploiteurs et des étrangleurs. L’histoire pose avec acuité cette tâche devant nous. Si le prolétariat se trouve pour telle ou telle raison incapable de renverser la bourgeoisie et de prendre le pouvoir, s’il est, par exemple, paralysé par ses propres partis et ses propres syndicats, le déclin de l’économie et de la civilisation se poursuivra, les calamités s’accroîtront, le désespoir et la prostration s’empareront des masses, le capitalisme-décrépit, pourrissant, vermoulu-étranglera toujours plus fort les peuples, en les entraînant dans l’abîme de nouvelles guerres. Hors de la révolution socialiste, point de salut.

Est-ce la dernière crise du capitalisme ou non ?

Le présidium de l’Internationale communiste essaya d’abord d’expliquer que la crise commencée en 1929 était la dernière crise du capitalisme. Deux ans après, Staline déclara que la crise actuelle n’est "vraisemblablement" pas encore la dernière. Nous rencontrons aussi dans le camp socialiste la même tentative de prophétie : la dernière crise ou non ?

Il est imprudent d’affirmer, écrit Blum dans Le Populaire du 23 février, que la crise actuelle est comme un spasme suprême du capitalisme, le dernier sursaut avant l’agonie et la décomposition." C’est le même point de vue qu’a Grumbach, qui dit le 26 février, à Mulhouse : "D’aucuns affirment que cette crise est passagère ; les autres y voient la crise finale du système capitaliste. Nous n’osons pas encore nous prononcer définitivement."

Dans cette façon de poser la question, il y a deux erreurs cardinales : premièrement, on mêle ensemble la crise conjoncturelle et la crise historique de tout le système capitaliste ; secondement, on admet qu’indépendamment de l’activité consciente des classes, une crise puisse d’elle-même être la "dernière" crise.

Sous la domination du capital industriel, à l’époque de la libre concurrence, les montées conjoncturelles dépassaient de loin les crises ; les premières étaient la "règle", les secondes l’"exception" ; le capitalisme dans son ensemble était en montée. Depuis la guerre, avec la domination du capital financier monopolisateur, les crises conjoncturelles surpassent de loin les ranimations ; on peut dire que les crises sont devenue la règle, les montées l’exception ; le développement économique dans son ensemble va vers le bas, et non vers le haut.

Néanmoins, des oscillations conjoncturelles sont inévitables et avec le capitalisme malade elles se perpétueront tant qu’existera le capitalisme. Et le capitalisme se perpétuera tant que la révolution prolétarienne ne l’aura pas achevé. Telle est la seule réponse correcte.

Fatalisme et marxisme

Le révolutionnaire prolétarien doit avant tout comprendre que le marxisme, seule théorie scientifique de la révolution prolétarienne, n’a rien de commun avec l’attente fataliste de la "dernière" crise. Le marxisme est par son essence même une direction pour l’action révolutionnaire. Le marxisme n’ignore pas la volonté et le courage, mais les aide à trouver la voie juste.

Il n’y a aucune crise qui d’elle-même puisse être "mortelle" pour le capitalisme. Les oscillations de la conjoncture créent seulement une situation dans laquelle il sera plus facile ou plus difficile au prolétariat de renverser le capitalisme. Le passage de la société bourgeoise à la société socialiste présuppose l’activité de gens vivants, qui font leur propre histoire. Ils ne la font pas au hasard ni selon leur bon plaisir, mais sous l’influence de causes objectives déterminées. Cependant, leurs propres actions-leur initiative, leur audace, leur dévouement ou, au contraire, leur sottise et leur lâcheté-entrent comme des anneaux nécessaires dans la chaîne du développement historique.

Personne n’a numéroté les crises du capitalisme et n’a indiqué par avance laquelle d’entre elles serait la "dernière". Mais toute notre époque et surtout la crise actuelle dictent impérieusement au prolétariat : Prends le pouvoir ! Si, pourtant, le parti ouvrier, malgré des conditions favorables, se révèle incapable de mener le prolétariat à la conquête du pouvoir la vie de la société continuera nécessairement sur les bases capitalistes-jusqu’à une nouvelle crise ou une nouvelle guerre, peut-être jusqu’au complet effondrement de la civilisation européenne.

La "dernière" crise et la "dernière" guerre

La guerre impérialiste de 1914-1918 représenta aussi une "crise" dans la marche du capitalisme, et bien la plus terrible de toutes les crises possibles. Dans aucun livre il ne fut prédit si cette guerre serait la dernière folie sanglante du capitalisme ou non. L’expérience de la Russie a montré que la guerre pouvait être la fin du capitalisme. En Allemagne et en Autriche le sort de la société bourgeoise dépendit entièrement en 1918 de la social-démocratie, mais ce parti se révéla être le domestique du capital. En Italie et en France, le prolétariat aurait pu à la fin de la guerre conquérir le pouvoir, mais il n’avait pas à sa tête un parti révolutionnaire. En un mot, si la IIe Internationale n’avait pas trahi au moment de la guerre la cause du socialisme pour le patriotisme bourgeois, toute l’histoire de l’Europe et de l’humanité se présenterait maintenant tout autrement. Le passé, assurément, n’est pas réparable. Mais on peut et on doit apprendre les leçons du passé.

Le développement du fascisme est en soi le témoignage irréfutable du fait que la classe ouvrière a terriblement tardé à remplir la tâche posée depuis longtemps devant elle par le déclin du capitalisme.

La phrase : cette crise n’est pas encore la "dernière", ne peut avoir qu’un seul sens : malgré les leçons de la guerre et des convulsions de l’après-guerre, les partis ouvriers n’ont pas encore su préparer ni eux-mêmes, ni le prolétariat, à la prise du pouvoir ; pis encore, les chefs de ces partis ne voient pas encore jusqu’à maintenant la tâche elle-même, en la faisant retomber d’eux-mêmes, du parti et de la classe sur le "développement historique". Le fatalisme est une trahison théorique envers le marxisme et la justification de la trahison politique envers le prolétariat, c’est-à-dire la préparation d’une nouvelle capitulation devant une nouvelle "dernière" guerre.

L’Internationale communiste est passée sur les positions du fatalisme social-démocrate

Le fatalisme de la social-démocratie est un héritage de l’avant-guerre, quand le capitalisme grandissait presque sans cesse, que s’accroissait le nombre des ouvriers, qu’augmentait le nombre des membres du parti, des voix aux élections et des mandats. De cette montée automatique naquit peu à peu l’illusion réformiste qu’il suffit de continuer dans l’ancienne voie (propagande, élections, organisation) et la victoire viendra d’elle-même.

Certes, la guerre a détraqué l’automatisme du développement. Mais la guerre est un phénomène "exceptionnel". Genève aidant, il n’y aura plus de nouvelle guerre, tout rentrera dans la norme, et l’automatisme du développement sera rétabli.

A la lumière de cette perspective, les paroles : "Ce n’est pas encore la dernière crise", doivent signifier : "Dans cinq ans, dans dix ans, dans vingt ans, nous aurons plus de voix et de mandats, alors, il faut l’espérer, nous prendrons le pouvoir." (Voir les articles et discours de Paul Faure) [secrétaire général de la SFIO]. Le fatalisme optimiste, qui semblait convaincant il y a un quart de siècle, résonne aujourd’hui comme une voix d’outre-tombe. Radicalement ; fausse est l’idée qu’en allant vers la crise future le prolétariat deviendra infailliblement plus puissant que maintenant. Avec la putréfaction ultérieure inévitable du capitalisme le prolétariat ne croîtra pas et ne se renforcera pas, mais se décomposera, rendant toujours plus grande l’armée des chômeurs et des lumpen-prolétaires ; la petite bourgeoisie entre-temps se déclassera et tombera dans le désespoir. La perte de temps ouvre une perspective au fascisme, et non à la révolution prolétarienne.

Il est remarquable que l’Internationale communiste aussi, bureaucratisée jusqu’à la moelle, ait remplacé la théorie de l’action révolutionnaire par la religion du fatalisme. Il est impossible de lutter, car "il n’y a pas de situation révolutionnaire". Mais une situation révolutionnaire ne tombe pas du ciel, elle se forme dans la lutte des classes. Le parti du prolétariat est le plus important facteur politique quant à la formation d’une situation, révolutionnaire. Si ce parti tourne le dos aux tâches révolutionnaires, en endormant et en trompant les ouvriers pour jouer aux pétitions et pour fraterniser avec les radicaux, il doit alors se former non pas une situation révolutionnaire, mais une situation contre-révolutionnaire.

Comment la bourgeoisie apprécie-t-elle la situation ?

Le déclin du capitalisme, avec le degré extraordinairement élevé des forces productives, est la prémisse économique de la révolution socialiste. Sur cette base se déroule la lutte des classes. Dans la lutte vive des classes se forme et mûrit une situation révolutionnaire.

Comment la grande bourgeoisie, maîtresse de la société contemporaine, apprécie-t-elle la situation actuelle, et comment agit-elle ? Le 6 février 1934 ne fut inattendu que pour les organisations ouvrières et la petite bourgeoisie. Les centres du grand capital participaient depuis longtemps au complot, avec le but de substituer par la violence au parlementarisme le bonapartisme (régime "personnel"). Cela veut dire : les banques, les trusts, l’état-major, la grande presse jugeaient le danger de la révolution si proche et si immédiat qu’ils se dépêchèrent de s’y préparer par un "petit" coup d’État.

Deux conclusions importantes découlent de ce fait : 1) les capitalistes, dès avant 1934, jugeaient la situation comme révolutionnaire ; 2) Ils ne restèrent pas à attendre passivement le développement des événements, pour recourir à la dernière minute à une défense "légale", mais ils prirent ; eux-mêmes l’initiative, en faisant descendre leurs bandes dans la rue. La grande bourgeoisie a donné aux ouvriers une leçon inappréciable de stratégie de classe !

L’Humanité répète que le "front unique" a chassé Doumergue. Mais, c’est, pour parler modérément, une fanfaronnade creuse. Au contraire, si le grand capital a jugé possible et raisonnable de remplacer Doumergue par Flandin [P.-E. Flandin. Président du Conseil en 1934-35. Représentant de la droite. Partisan à partir de 1938, de concessions à l’Allemagne hitlérienne. Sera condamné pour collaboration], c’est uniquement parce que le Front unique, comme la bourgeoisie s’en est convaincue par l’expérience, ne représente pas encore un danger révolutionnaire immédiat : "Puisque les terribles chefs de l’Internationale communiste, malgré la situation dans le pays, ne se préparent pas à la lutte, mais tremblent de peur, cela veut dire qu’on peut attendre pour passer au fascisme. Inutile de forcer les événements et de compromettre prématurément les radicaux, dont on peut encore avoir besoin." C’est ce que disent les véritables maîtres de la situation. Ils maintiennent l’union nationale et ses décrets bonapartistes, ils mettent le Parlement sous la terreur, mais ils laissent se reposer Doumergue. Les chefs du capital ont apporté ainsi une certaine correction à leur appréciation primitive, en reconnaissant que la situation n’est pas immédiatement révolutionnaire, mais pré-révolutionnaire.

Seconde leçon remarquable de stratégie de classe ! Elle montre que même le grand capital, qui a à sa disposition tous les leviers de commande, ne peut apprécier d’un seul coup a priori et infailliblement la situation politique dans toute sa réalité : il entre en lutte et dans le processus de la lutte, sur la base de l’expérience de la lutte, il corrige et précise son appréciation. Tel est en général le seul moyen possible de s’orienter en politique exactement et en même temps activement.

Et les chefs de l’Internationale communiste ? A Moscou, à l’écart du mouvement ouvrier français, quelques médiocres bureaucrates, mal renseignés, en majorité ne lisant pas le français, donnent à l’aide de leur thermomètre le diagnostic infaillible : "La situation n’est pas révolutionnaire." Le Comité central du Parti communiste français est tenu, en fermant yeux et oreilles, de répéter cette phrase creuse. La voie de l’Internationale communiste est la voie la plus courte vers l’abîme !

Le sens de la capitulation des radicaux

Le parti radical représente l’instrument politique de la grande bourgeoisie, qui est le mieux adapté aux traditions et aux préjugés de la petite bourgeoisie. Malgré cela, les chefs les plus responsables du radicalisme, sous le fouet du capital financier, se sont humblement inclinés devant le coup d’Etat du 6 février, dirigé immédiatement contre eux. Ils ont reconnu ainsi que la marche de la lutte des classes menace les intérêts fondamentaux de la "nation", c’est-à-dire de la bourgeoisie, et se sont vus contraints de sacrifier les intérêts électoraux de leur parti. La capitulation du plus puissant parti parlementaire devant les revolvers et les rasoirs des fascistes est l’expression extérieure de l’effondrement complet de l’équilibre politique du pays. Mais celui qui prononce ces mots dit par cela même : la situation est révolutionnaire ou, pour parler plus exactement, pré-révolutionnaire.

La petite bourgeoisie et la situation pré-révolutionnaire.

Les processus qui se déroulent dans les masses de la petite bourgeoisie ont une importance exceptionnelle pour apprécier la situation politique. La crise politique du pays est avant tout la crise de la confiance des masses petites bourgeoises dans leurs partis et leurs chefs traditionnels. Le mécontentement, la nervosité, l’instabilité, l’emportement facile de la petite bourgeoisie sont des traits extrêmement importants d’une situation pré-révolutionnaire. De même que le malade brûlant de fièvre se met sur le côté gauche, la petite bourgeoisie fébrile peut se tourner à droite ou à gauche. Selon le côté vers lequel se tourneront dans la prochaine période les millions de paysans, d’artisans, de petits commerçants, de petits fonctionnaires français, la situation pré-révolutionnaire actuelle peut se changer aussi bien en situation révolutionnaire que contre-révolutionnaire.

L’amélioration de la conjoncture économique pourrait-pas pour longtemps-retarder, mais non pas arrêter la différenciation à droite ou à gauche de la petite bourgeoisie. Au contraire, si la crise allait s’approfondissant, la faillite du radicalisme et de tous les groupements parlementaires qui gravitent autour de lui irait à une vitesse redoublée.

Comment peut se produire un coup d’État fasciste en France ?

Il ne faut pas toutefois penser que le fascisme doive nécessairement devenir un puissant parti parlementaire, avant qu’il se soit emparé du pouvoir. C’est ainsi que cela se passa en Allemagne, mais en Italie ce fut autrement. Pour le succès du fascisme il n’est pas du tout obligatoire que la petite bourgeoisie ait rompu préalablement avec les anciens partis "démocratiques" : il suffit qu’elle ait perdu la confiance qu’elle avait en eux et qu’elle regarde avec inquiétude autour d’elle, en cherchant de nouvelles voies.

Aux prochaines élections municipales, la petite bourgeoisie peut encore donner un nombre très important de ses voix aux radicaux et aux groupes voisins, par l’absence d’un nouveau parti politique, qui réussirait à conquérir la confiance des paysans et des petites gens des villes. Et en même temps un coup de force militaire du fascisme peut se produire, avec l’aide de la grande bourgeoisie, dès quelques mois après les élections et par sa pression attirer à lui les sympathies des couches les Plus désespérées de la petite bourgeoisie.

C’est pourquoi ce serait une grossière illusion de se consoler en pensant que le drapeau du fascisme n’est pas encore devenu populaire dans la province et dans les villages. Les tendances antiparlementaires de la petite bourgeoisie peuvent, en s’échappant du lit de la politique parlementaire officielle des partis, soutenir directement et immédiatement un coup d’État militaire, lorsque celui-ci deviendra nécessaire pour le salut du grand capital. Un tel mode d’action correspond beaucoup plus à la fois aux traditions et au tempérament de la France.

Les chiffres des élections ont, bien entendu, une importance symptomatique. Mais s’appuyer sur ce seul indice serait faire preuve de crétinisme parlementaire. Il s’agit de processus plus profonds, qui, un mauvais matin, peuvent prendre à l’improviste messieurs les parlementaires. Là, comme dans les autres domaines, la question est tranchée non pas par l’arithmétique, mais par la dynamique de la lutte. La grande bourgeoisie n’enregistre pas passivement l’évolution des classes moyennes, mais prépare les tenailles d’acier à l’aide desquelles elle pourra saisir au moment opportun les masses torturées par elle et désespérées.

Dialectique et métaphysique

La pensée marxiste est dialectique : elle considère tous les phénomènes dans leur développement, dans leur passage d’un état à un autre La pensée du petit bourgeois conservateur est métaphysique : ses conceptions sont immobiles et immuables, entre les phénomènes il y a des cloisonnements imperméables. L’opposition absolue entre une situation révolutionnaire et une situation non-révolutionnaire représente un exemple classique de pensée métaphysique, selon la formule : ce qui est, est-ce qui n’est pas, n’est pas, et tout le reste vient du Malin.

Dans le processus de l’histoire, on rencontre des situations stables tout à fait non-révolutionnaires. On rencontre aussi des situations notoirement révolutionnaires. Il existe aussi des situations contre-révolutionnaires (il ne faut pas l’oublier !). Mais ce qui existe surtout à notre époque de capitalisme pourrissant ce sont des situations intermédiaires, transitoires : entre une situation non-révolutionnaire et une situation pré-révolutionnaire, entre une situation pré-révolutionnaire et une situation révolutionnaire ou... contre-révolutionnaire. C’est précisément ces états transitoires qui ont une importance décisive du point de vue de la stratégie politique.

Que dirions-nous d’un artiste qui ne distinguerait que les deux couleurs extrêmes dans le spectre ? Qu’il est daltonien ou à moitié aveugle et qu’il lui faut renoncer au pinceau. Que dire d’un homme politique qui ne serait capable de distinguer que deux états : "révolutionnaire" et "non-révolutionnaire" ? Que ce n’est pas un marxiste, mais un stalinien, qui peut faire un bon fonctionnaire, mais en aucun cas un chef prolétarien.

Une situation révolutionnaire se forme par l’action réciproque de facteurs objectifs et subjectifs. Si le parti du prolétariat se montre incapable d’analyser à temps les tendances de la situation pré-révolutionnaire et d’intervenir activement dans son développement, au lieu d’une situation révolutionnaire surgira inévitablement une situation contre-révolutionnaire. C’est précisément devant ce danger que se trouve actuellement le prolétariat français. La politique à courte vue, passive, opportuniste du front unique, et surtout des staliniens, qui sont devenus son aile droite, voilà ce qui constitue le principal obstacle sur la voie de la révolution prolétarienne en France.

LES REVENDICATIONS IMMEDIATES ET LA LUTTE POUR LE POUVOIR

La stagnation du front unique

Le Comité central du Parti communiste repousse la lutte pour la nationalisation des moyens de production, comme une revendication incompatible avec l’État bourgeois. Mais le Comité central repousse aussi la lutte pour le pouvoir, pour la création de l’État ouvrier. A ces tâches, il oppose un programme de "revendications immédiates".

Le front unique est actuellement privé de quelque programme que ce soit. En même temps l’expérience propre du Parti communiste dans le domaine de la lutte pour les "revendications immédiates" a un caractère extrêmement lamentable. Tous les discours, articles et résolutions sur la nécessité de riposter au capital par des grèves n’ont jusqu’à présent abouti à rien, ou presque. Malgré une situation de plus en plus tendue dans le pays, il règne dans la classe ouvrière une stagnation dangereuse.

Le Comité central du Parti communiste accuse de cette stagnation tout le monde, sauf lui. Nous ne nous disposons à blanchir personne. Nos points de vue sont connus. Mais nous pensons que le principal obstacle sur la voie du développement de la lutte révolutionnaire est actuellement le programme unilatéral, contredisant toute la situation, presque maniaque des "revendications immédiates". Nous voulons ici faire la lumière sur les considérations et les arguments du Comité central du Parti communiste avec toute l’ampleur nécessaire. Non pas que ces arguments soient sérieux et profonds : au contraire, ils sont misérables. Mais il s’agit d’une question dont dépend le sort du prolétariat français.

La résolution du Comité central du Parti communiste sur les "revendications immédiates"

Le document le plus autorisé sur la question des "revendications immédiates" est la résolution programmatique du Comité central du Parti communiste. (Voir l’Humanité du 24 février :) Nous nous arrêterons à ce document.

L’énoncé des revendications immédiates est fait très généralement : défense des salaires, amélioration des assurances sociales, conventions collectives, "contre la vie chère", etc. On ne dit pas un mot sur le caractère que peut et doit prendre dans les conditions de la crise sociale actuelle la lutte pour ces revendications. Pourtant, tout ouvrier comprend qu’avec deux millions de chômeurs complets et partiels, la lutte syndicale ordinaire pour des conventions collectives est une utopie. Pour contraindre dans les conditions actuelles les capitalistes à faire des concessions sérieuses il faut briser leur volonté ; on ne peut y parvenir que par une offensive révolutionnaire. Mais une offensive révolutionnaire qui oppose une classe à une classe, ne peut se développer uniquement sous des mots d’ordre économiques partiels. On tombe dans un cercle vicieux. C’est là qu’est la principale cause de la stagnation du front unique.

La thèse marxiste générale : les réformes sociales ne sont que les sous-produits de la lutte révolutionnaire, prend à l’époque du déclin capitaliste l’importance la plus immédiate et la plus brûlante. Les capitalistes ne peuvent céder aux ouvriers quelque chose que s’ils sont menacés du danger de perdre tout.

Mais même les plus grandes "concessions", dont est capable le capitalisme contemporain, lui-même acculé dans l’impasse, resteront absolument insignifiantes en comparaison avec la misère des masses et la profondeur de la crise sociale. Voilà pourquoi la plus immédiate de toutes les revendications doit être de revendiquer l’expropriation des capitalistes et la nationalisation (socialisation) des moyens de production. Cette revendication est irréalisable sous la domination de la bourgeoisie ? Évidemment. C’est pourquoi il faut conquérir le pouvoir.

Pourquoi les masses ne font-elles pas écho aux appels du Parti communiste ?

La résolution du Comité central reconnaît en passant que "le Parti n’a pas encore réussi à organiser et à développer la résistance à l’offensive du capital". Mais la résolution ne s’arrête pas du tout sur la question de savoir pourquoi donc, malgré les efforts du P.C. et de la C.G.T.U., les succès dans le domaine de la lutte économique défensive sont absolument insignifiants. A la grève générale du 12 février, qui ne poursuivait aucune "revendication immédiate", participèrent des millions d’ouvriers et d’employés. Cependant, à la défense contre l’offensive du capital n’a participé jusqu’à maintenant qu’une fraction infime de ce même chiffre. Est-ce que ce fait étonnamment clair ne conduit les "chefs" du Parti communiste à aucune conclusion ? Pourquoi des millions d’ouvriers se risquent-ils à participer à la grève générale, à des manifestations de rues agitées, à des conflits avec les bandes fascistes, mais se refusent-ils à participer à des grèves économiques dispersées ?

"Il faut comprendre-dit la résolution-les sentiments qui agitent les ouvriers désireux de passer à l’action." Il faut comprendre... Mais le malheur est que les auteurs eux-mêmes de la résolution ne comprennent rien. Quiconque fréquente les réunions ouvrières sait comme nous que les discours généraux sur les "revendications immédiates" laissent le plus souvent les auditeurs dans un état d’indifférence renfrognée ; par contre, les mots d’ordre révolutionnaires clairs et précis provoquent en réponse une vague de sympathie. Cette différence de réaction de la masse caractérise de la façon la plus claire la situation politique de notre pays.

"Dans la période présente -remarque inopinément la résolution-, la lutte économique nécessite de la part des ouvriers de lourds sacrifices." Il faudrait encore ajouter : et ce n’est que par exception qu’elle promet des résultats positifs. Et pourtant, la lutte pour les revendications immédiates a pour tâche d’améliorer la situation des ouvriers. En mettant cette lutte au premier plan, en renonçant pour elle aux mots d’ordre révolutionnaires, les staliniens considèrent, sans doute, que c’est précisément la lutte économique partielle qui est le plus capable de soulever de larges masses. Il s’avère justement le contraire : les masses ne font presque aucun écho aux appels pour des grèves économiques. Comment peut-on donc en politique ne pas tenir compte des faits ?

Les masses comprennent ou sentent que dans les conditions de la crise et du chômage des conflits économiques partiels exigent des sacrifices inouïs, que ne justifieront en aucun cas les résultats obtenus. Les masses attendent et réclament d’autres méthodes, plus efficaces. Messieurs les stratèges, apprenez chez les masses : elles sont guidées par un sûr instinct révolutionnaire.

La conjoncture économique et la lutte gréviste

S’appuyant sur des citations mal assimilées de Lénine, les staliniens répètent : "La lutte gréviste est possible même en temps de crise." Ils ne comprennent pas qu’il y a crise et crise. A l’époque du capitalisme ascendant, à la fois industriels et ouvriers, même pendant une crise aiguë, regardent en avant, vers la nouvelle ranimation prochaine. La crise actuelle est la règle, et non l’exception. Dans le domaine purement économique, le prolétariat par la terrible pression de la catastrophe économique est rejeté dans une retraite désordonnée. D’autre part, le déclin du capitalisme pousse de tout son poids le prolétariat sur la voie de la lutte politique révolutionnaire de masse. Pourtant, la direction du Parti communiste tend de toutes ses forces à barrer cette voie. Ainsi, dans les mains des staliniens le programme des "revendications immédiates" devient un instrument de désorientation et de désorganisation du prolétariat. Cependant, une offensive politique (lutte pour le pouvoir) avec une défense armée active (milice) renverserait d’un seul coup le rapport des forces des classes et, chemin faisant, ouvrirait, pour les couches ouvrières les plus retardataires la possibilité d’une lutte économique victorieuse.

La possibilité d’un retournement de la conjoncture

Le capitalisme agonisant, comme nous le savons, a aussi ses cycles, mais des cycles déclinants, malades. Seule la révolution prolétarienne peut mettre fin à la crise du système capitaliste. La crise conjoncturelle fera inévitablement place à une nouvelle et brève ranimation, si ne survient pas entre-temps la guerre ou la révolution.

En cas de ranimation de la conjoncture économique, la lutte gréviste pourra, sans aucun doute, prendre une étendue beaucoup plus grande. C’est pourquoi il faut suivre attentivement le mouvement du commerce et de l’industrie, particulièrement les changements dans le marché du travail sans se fier aux météorologues de l’école de Jouhaux et en aidant pratiquement les ouvriers à faire pression au moment nécessaire sur les capitalistes. Mais même dans le cas d’une lutte gréviste étendue il serait criminel de se borner à des revendications économiques partielles. La ranimation de la conjoncture ne peut être ni profonde, ni longue, car nous avons affaire avec les cycles d’un capitalisme irrémédiablement malade. La nouvelle crise-après une brève ranimation-peut se trouver être plus terrible, que la présente. Tous les problèmes fondamentaux surgiront de nouveau, et avec une force et une acuité redoublées. Si l’on perd du temps, la croissance du fascisme peut se révéler irrésistible.

Mais aujourd’hui, la ranimation économique n’est qu’une hypothèse. La réalité, c’est l’approfondissement de la crise, le service militaire de deux ans, le réarmement de l’Allemagne, le danger de guerre.

C’est de cette réalité qu’il faut partir.

Les dépouilles du réformisme en guise de programme révolutionnaire

L’idée finale de la résolution programmatique du Comité central couronne dignement tout l’édifice. Citons-la littéralement :

"En combattant chaque jour pour soulager les masses laborieuses des misères que leur impose le régime capitaliste, les communistes soulignent que la libération définitive ne peut être obtenue que par l’abolition du régime capitaliste et l’instauration de la dictature du prolétariat."

Cette formule ne sonnait pas mal à l’aube de la social-démocratie, il y a un demi-siècle et plus. La social-démocratie dirigeait alors non sans succès la lutte des ouvriers pour des revendications et des réformes isolées, pour ce qu’on appelait le "programme minimum", en "soulignant" bien que l’affranchissement définitif du prolétariat ne serait réalisé que par la révolution. Le "but final" du socialisme était alors tracé dans le lointain nébuleux des années. C’est cette conception, qui déjà à la veille de la guerre s’était complètement survécue, que le Comité central du Parti communiste a transportée inopinément dans notre époque, en la répétant mot pour mot, jusqu’à la dernière virgule. Et ces gens invoquent Marx et Lénine !

Quand ils "soulignent " que l’"affranchissement définitif" ne peut être obtenu que par l’abolition du régime capitaliste, ils s’ingénient à l’aide de cette vérité élémentaire à tromper les ouvriers. Car ils leur suggèrent l’idée qu’une certaine amélioration, même importante, peut être obtenue dans les cadres du régime actuel. Ils représentent le capitalisme pourrissant et déclinant comme leurs pères et leurs grands-pères représentaient le capitalisme robuste et ascendant. Le fait est indiscutable : les staliniens se parent des dépouilles du réformisme.

La formule politique marxiste, en fait, doit être celle-ci :

En expliquant chaque jour aux masses que le capitalisme bourgeois pourrissant ne laisse pas de place non seulement pour l’amélioration de leur situation, mais même pour le maintien du niveau de misère habituel, en posant ouvertement devant les masses la tâche de la révolution socialiste comme la tâche immédiate de nos jours, en mobilisant les ouvriers pour la prise du pouvoir, en défendant les organisations ouvrières au moyen de la milice-les communistes (ou les socialistes) ne perdent pas, en même temps, une seule occasion pour arracher, chemin faisant, à l’ennemi telle ou telle concession partielle, ou, au moins, pour l’empêcher d’abaisser encore plus le niveau de vie des ouvriers.

Comparez attentivement cette formule aux lignes de la résolution du Comité central citées plus haut. La différence, espérons-nous, est claire. D’un côté le stalinisme : de l’autre, le léninisme Entre eux, un abîme.

Un moyen sûr contre le chômage

L’augmentation des salaires, les conventions collectives, l’abaissement du prix de la vie... Mais que faire avec le chômage ? La résolution du Comité central nous vient aussi en aide là-dessus. Citons-la :

"Ils (les communistes) réclament l’ouverture de travaux publics. A Cet effet, ils élaborent des propositions concrètes adaptées à chaque situation locale ou régionale, ils préconisent les moyens de financer ces travaux (projet de prélèvement sur le capital, emprunts avec la garantie de l’État, etc.)."

N’est-ce pas étonnant ? Cette recette de charlatan est copiée presque mot pour mot chez Jouhaux : les staliniens repoussent les revendications progressives du "Plan" et adoptent sa partie la plus fantaisiste et la plus utopique.

Les principales forces productives de la société sont paralysées ou demi-paralysées par la crise ; Les ouvriers sont dans la torpeur devant les machines qu’ils ont créées. Le Comité central sauveur propose : en dehors ; de l’économie capitaliste réelle, à coté d’elle, créer une autre économie capitaliste, sur la base de "travaux publics".

Que l’on ne nous dise pas qu’il s’agit d’entreprises épisodique : chômage actuel n’a pas un caractère épisodique ; ce n’est pas simplement un chômage conjoncturel, mais un chômage de structure, l’expression ; la plus pernicieuse du déclin capitaliste. Pour le faire disparaître, le Comité central propose de créer un système de grands travaux, adapté à chaque région du pays, à l’aide d’un système particulier de financement, à côté des finances en désarroi du capitalisme. En un mot, le Comité central du Parti communiste propose tout simplement au capitalisme de changer de domicile. Est-ce ce "plan" qu’on oppose à la lutte pour le pouvoir et au programme de nationalisation ! Il n’y a pas de pires opportunistes que les aventuristes effrayés.

Comment parvenir à la réalisation des travaux publics, au prélèvement sur le capital, aux emprunts garantis, etc., là-dessus on ne nous dit pas un mot. Sans doute, à l’aide de... pétitions. C’est le moyen d’action le plus opportun et le plus efficace. Aux pétitions ne résistent ni la crise, ni le fascisme, ni le militarisme. En outre, les pétitions font revivre l’industrie du papier et adoucissent le chômage. Notons donc : l’organisation de pétitions, partie fondamentale du système de travaux publics selon le plan de Thorez et compagnie.

De qui ces gens se moquent-ils ? D’eux-mêmes ou du prolétariat ?

Le Parti communiste est un frein

"Il est étonnant que le prolétariat supporte passivement de telles privations et de telles violences après une lutte de classes plus que centenaire." On peut entendre à chaque pas cette phrase si hautaine de la bouche d’un socialiste ou d’un communiste en chambre. La résistance est insuffisante ? On met cette faute sur le dos des masses ouvrières. Comme si les partis et les syndicats se trouvaient à l’écart du prolétariat et n’étaient pas ses organes de lutte ! C’est précisément parce que le prolétariat, en résultat de l’histoire plus que centenaire de ses luttes, a créé ses organisations politiques et syndicales, qu’il lui est difficile, presque impossible, de mener sans elles et contre elles la lutte contre le capital. Et pourtant, ce qui a été édifié comme le ressort de l’action est devenu un poids mort ou un frein.

Toute la situation inspire aux travailleurs l’idée que les actions révolutionnaires sont nécessaires pour changer toutes les conditions de l’existence. Mais précisément parce qu’il s’agit d’une lutte décisive, qui doit embrasser des millions d’hommes, son initiative repose naturellement sur les organisations dirigeantes, sur les partis ouvriers, sur le Front unique. C’est d’eux que doivent partir un programme clair, des mots d’ordre, des mobilisations de combat. Pour soulever les masses, les partis doivent s’engager eux-mêmes, en ouvrant une campagne révolutionnaire hardie dans le pays. Mais les organisations dirigeantes, le Parti communiste y compris, n’en ont pas le courage. Le P.C. rejette ses tâches et ses responsabilités sur les masses. Il exige que des millions d’hommes, laissés par lui sans direction révolutionnaire entreprennent des combats dispersés pour des revendications partielles et montrent ainsi aux bureaucrates sceptiques qu’ils sont prêts à mener la lutte. Peut-être alors les grands chefs consentiront-ils à commander l’offensive. Au lieu de diriger les masses, le Comité central bureaucratique examine les masses, leur donne une mauvaise note et justifie ainsi son opportunisme et sa lâcheté.

Des recettes toutes faites... "selon Lénine".

Au moment de l’équilibre économique et politique relatif de la France (1929-1933), le Comité central du Parti communiste proclama la "troisième période" et ne voulait se satisfaire que de la conquête de la rue par les barricades. Maintenant, au moment de la crise économique, sociale et politique, le même Comité central se contente d’un modeste programme de "revendications immédiates". Cette contradiction absurde est le produit complexe de plusieurs facteurs : l’effroi devant ses dernières fautes, l’incapacité de prêter l’oreille à la masse, l’habitude bureaucratique de prescrire au prolétariat une feuille de route toute faite, enfin, l’anarchie intellectuelle, résultat de zigzags, de falsifications, de mensonges et de répressions sans nombre.

L’auteur immédiat du nouveau programme est, sans doute, le "chef" actuel de l’Internationale communiste, Bela Kun, qui va toujours tour à tour de l’aventurisme à l’opportunisme. Ayant lu dans Lénine que les bolcheviks furent dans certaines conditions pour les grèves, et les mencheviks contre, Bela Kun fonda en un clin d’œil sur cette découverte sa politique "réaliste". Mais pour son malheur, Bela Kun n’avait pas ouvert Lénine... à la bonne page.

A certaines périodes, les grèves économiques jouèrent réellement un rôle énorme dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat russe. Or, le capitalisme russe n’était pas pourri à ce moment-là, mais grandissait et s’élevait rapidement. Le prolétariat russe était une classe vierge et les grèves étaient pour lui la première forme d’éveil et d’activité. Enfin, le large débordement des grèves coïncidait chaque fois avec l’essor conjoncturel de l’industrie.

Aucune de ces conditions n’existe en France. Le prolétariat français a derrière lui une grandiose école de révolution, de lutte syndicale et parlementaire, avec tout l’héritage positif et négatif de ce riche passé. Il serait difficile d’attendre un débordement spontané du mouvement gréviste en France, même en période d’essor économique, d’autant plus lorsque la crise conjoncturelle approfondit les plaies du déclin capitaliste.

Non moins important est l’autre côté de la question. Au moment du premier mouvement gréviste impétueux en Russie, il y eut une seule fraction de la social-démocratie russe qui tenta de se borner à des revendications économiques partielles : ce fut ceux qu’on appela les "économistes". Selon leur opinion, il fallait repousser le mot d’ordre : "A bas l’autocratie !" jusqu’à l’apparition d’une "situation révolutionnaire". Lénine Jugea les "économistes" comme de misérables opportunistes. Il montra qu’il fallait préparer activement une situation révolutionnaire même en période de mouvement gréviste.

Il est en général absurde de tenter de transporter mécaniquement en France les diverses étapes et les divers épisodes du mouvement révolutionnaire russe. Mais il est encore moins possible de le faire à la manière de Bela Kun, qui ne connaît ni la Russie, ni la France, ni le marxisme. A l’école de Lénine, il faut apprendre la méthode d’action et non pas changer le léninisme en citations et en recettes, bonnes pour tous les cas de la vie.

"La Paix, le Pain et la Liberté !"

Ainsi, la situation en France, selon l’opinion des staliniens, n’est pas révolutionnaire ; les mots d’ordre révolutionnaires, par ce fait, sont inopportuns ; il faut concentrer toute l’attention sur les grèves économiques et les revendications partielles. Tel est le programme. C’est un programme opportuniste et sans vie, mais c’est un programme.

A côté de lui, il y en a, pourtant, un autre. L’Humanité répète chaque jour le triple mot d’ordre : "La paix, le pain, la liberté." C’est sous ce drapeau, explique L’Humanité, que les bolcheviks ont vaincu en 1917. A la suite des staliniens, Just répète la même idée. Très bien. Mais en 1917, en Russie, il y avait une situation notoirement révolutionnaire. Comment donc des mots d’ordre qui ont assuré le succès de la révolution prolétarienne se trouvent-ils bons comme "revendications immédiates" dans une situation non-révolutionnaire ? Que les augures de L’Humanité nous expliquent à nous, simples mortels, ce mystère.

Nous, pour notre part, nous rappellerons quelles "revendications immédiates" renfermait le triple mot d’ordre des bolcheviks.

"Pour la paix !" Cela signifiait en 1917, dans les conditions de la guerre, la lutte contre tous les partis patriotiques, des monarchistes aux mencheviks, la revendication de la publication de tous les traités secrets, la mobilisation révolutionnaire des soldats contre le commandement et l’organisation de la fraternisation sur les fronts. "Pour la paix !", cela signifiait un défi au militarisme de l’Autriche et de l’Allemagne, d’une part, de l’Entente, de l’autre. Le mot d’ordre des bolcheviks signifiait ainsi la politique la plus hardie et la plus révolutionnaire qu’ait jamais connue l’histoire de l’humanité.

"Lutter" pour la paix en 1935, en alliance avec Herriot et les "pacifistes" bourgeois, c’est-à-dire les impérialistes hypocrites, signifie simplement soutenir le statu quo, bon au moment présent pour la bourgeoisie française. Cela signifie endormir et démoraliser les ouvriers par les illusions du "désarmement", des "pactes de non-agression", par le mensonge de la Société des Nations, en préparant une nouvelle capitulation des partis ouvriers au moment où la bourgeoisie française ou ses rivaux trouveront bon de renverser le statu quo

"Pour le pain !" Cela signifiait pour les bolcheviks en 1917 l’expropriation de la terre et des réserves de blé chez les propriétaires fonciers et les spéculateurs et le monopole du commerce du blé dans les mains du gouvernement des ouvriers et des paysans. Que signifie "Pour le pain !" chez nos staliniens en 1935 ? Une simple répétition verbale !

"Pour la liberté !" Les bolcheviks montraient aux masses que la liberté reste une fiction, tant que les écoles, la presse, les lieux de réunion restent dans les mains de la bourgeoisie. "Pour la liberté !" signifiait : la prise du pouvoir par les soviets, l’expropriation des propriétaires fonciers, le contrôle ouvrier sur la production.

"Pour la liberté !", en alliance avec Herriot et les vénérables dames des deux sexes de la Ligue des droits de l’homme, signifie soutenir les gouvernements semi-bonapartistes, semi-parlementaires, et rien d’autre. La bourgeoisie a besoin actuellement non seulement des bandes de La Rocque, mais aussi de la réputation "gauche" de Herriot. Le capital financier s’occupe d’armer les fascistes. Les staliniens restaurent la réputation gauche de Herriot à l’aide des mascarades du "Front populaire". Voilà à quoi servent en 1935 les mots d’ordre de la Révolution d’Octobre !

Dragons et puces

A titre de seul exemple de la nouvelle politique "réaliste", la résolution du Comité central raconte que les chômeurs de Villejuif mangent la soupe des Croix de feu et crient : "La Rocque au poteau !" Combien d’hommes mangent la soupe, combien crient, on ne nous le dit pas : les staliniens ne peuvent souffrir les chiffres. Mais là n’est pas la question... Jusqu’où doit tomber le parti "révolutionnaire", pour, dans une résolution programmatique, ne pas trouver d’autre exemple de politique prolétarienne que les cris impuissants d’ouvriers accablés et affamés, contraints de se nourrir des miettes de la philanthropie fasciste. Et ces chefs ne se sentent ni humiliés, ni honteux !

Marx citait une fois, en parlant de certains de ses disciples, les paroles de Heine : "J’ai semé des dragons, et j’ai récolté des puces." Nous craignons bien que les fondateurs de la IIIe Internationale ne doivent répéter ces mêmes paroles... Et pourtant, notre époque a besoin non pas de puces, mais de dragons !

LA LUTTE CONTRE LE FASCISME ET LA GREVE GENERALE

Le programme de l’Internationale communiste et le fascisme

Le programme de l’Internationale communiste, écrit en 1928, dans la période de déclin théorique de l’I.C., dit : " L’époque de l’impérialisme est l’époque du capitalisme agonisant." En soi, cette affirmation, formulée bien auparavant par Lénine, est absolument indiscutable et a une importance décisive pour la politique du prolétariat à notre époque. Mais les auteurs du programme de l’Internationale communiste n’ont absolument pas compris la thèse mécaniquement adoptée par eux sur le capitalisme agonisant ou pourrissant. Cette incompréhension apparut d’une façon particulièrement claire dans la question la plus brûlante pour nous : le fascisme.

Le programme de l’Internationale communiste dit à ce sujet : "A coté de la social-démocratie, qui aide la bourgeoisie à étouffer le prolétariat et à endormir sa vigilance, apparaît le fascisme." L’Internationale communiste n’a pas compris que la mission du fascisme n’est pas d’agir à côté de la social-démocratie, mais d’écraser toutes les anciennes organisations ouvrières, y compris les organisations réformistes. La tâche du fascisme, c’est, selon les termes du programme, d’"anéantir les couches communistes du prolétariat et leurs cadres dirigeants". Le fascisme ne menacerait absolument pas la social-démocratie et les syndicats réformistes ; au contraire, la social-démocratie elle-même jouerait de plus en plus un "rôle fasciste". Le fascisme ne ferait que compléter l’œuvre du réformisme, en agissant "à côté de la social-démocratie".

Nous citons non pas l’article de quelconques Thorez ou Duclos qui se contredisent à chaque pas, mais le document fondamental de l’Internationale communiste, son programme. (Voir chapitre 11, paragraphe 3 : "La crise du capitalisme et le fascisme") Nous avons là devant nous tous les éléments fondamentaux de la théorie du social-fascisme. Les chefs de l’Internationale communiste n’ont pas compris que le capitalisme pourrissant ne peut plus s’accommoder de la social-démocratie la plus modérée et la plus servile, ni en tant que parti au pouvoir ni en tant que parti dans l’opposition. Le fascisme est appelé à prendre place non pas "à coté de la social-démocratie" mais sur ses os. C’est précisément de là que vinrent la possibilité, la nécessité et l’urgence du front unique. Mais la malheureuse direction de l’Internationale communiste n’a tenté d’appliquer la politique du front unique que dans la période où celle-ci n’était pas imposée à la social-démocratie. Dès que la situation du réformisme fut ébranlée et que la social-démocratie tomba sous les coups, l’Internationale communiste se refusa au front unique. Ces gens ont le fâcheux penchant de mettre un manteau en été et d’aller en hiver sans même une feuille de vigne !

Malgré l’expérience instructive de l’Italie, l’Internationale communiste a inscrit sur son drapeau l’aphorisme génial de Staline : "La social-démocratie et le fascisme ne sont pas des antipodes, mais des jumeaux." C’est la principale cause de la défaite du prolétariat allemand. Certes, dans la question du front unique, l’I.C. a accompli un brusque tournant : les faits se sont trouvés plus puissants que le programme. Mais le programme de l’Internationale communiste n’a été ni supprimé, ni modifié. Ses erreurs fondamentales n’ont pas été expliquées aux ouvriers. Les chefs de l’Internationale communiste, qui ont perdu confiance en eux-mêmes, conservent pour tous les cas un pont de retraite vers les positions du "social-fascisme". Cela donne a la politique du Front unique un caractère sans principe, diplomatique et instable.

Les illusions réformistes et staliniennes.

L’incompréhension du sens de la thèse de Lénine sur le "capitalisme agonisant" donne à toute la politique actuelle du Parti communiste français un caractère d’impuissance criarde, complétée par des illusions réformistes. Alors que le fascisme représente le produit organique du déclin capitaliste, les staliniens sont subitement persuadés de la possibilité de mettre fin au fascisme sans toucher aux bases de la société bourgeoise.

Le 6 mars, Thorez écrivait pour la 101ème fois dans L’Humanité :

"Afin d’assurer l’échec définitif du fascisme, nous proposons de nouveau au Parti socialiste l’action commune pour la défense des revendications immédiates..."

Tout ouvrier conscient doit bien réfléchir à cette phrase "programmatique". Le fascisme, comme nous le savons, naît de l’union du désespoir des classes moyennes et de la politique terroriste du grand capital. Les "revendications immédiates" ce sont les revendications qui ne sortent pas du cadre du capitalisme. Comment donc, en restant sur le terrain du capitalisme pourrissant, peut-on "assurer l’échec définitif ( !)" du fascisme ?

Quand Jouhaux dit : en mettant fin à la crise (ce n’est pas si simple !), nous aurons vaincu par cela même le fascisme, Jouhaux, au moins, est fidèle a lui-même : il garde encore et toujours espoir dans la régénération et le rajeunissement du capitalisme. Or, les staliniens reconnaissent en paroles l’inéluctabilité de la décomposition prochaine du capitalisme. Comment peuvent-ils donc promettre d’assainir la superstructure politique, en assurant l’échec définitif du fascisme, et en même temps laisser intacte la base économique pourrissante de la société ?

Pensent-ils que le grand capital peut à sa guise faire tourner la roue de l’histoire en arrière et se mettre de nouveau sur la voie des concessions et des "réformes" ? Croient-ils que la petite bourgeoisie peut être sauvée, à l’aide de "revendications immédiates" de la ruine croissante, du déclassement et du désespoir ? Comment accorder alors ces illusions trade-unionistes et réformistes avec la thèse sur le capitalisme agonisant ?

Prise dans son plan théorique, la position du Parti communiste représente, comme nous le voyons, l’absurdité la plus complète. Regardons comment apparaît cette position à la lumière de la lutte pratique.

La lutte pour les revendications immédiates et le fascisme

Le 28 février, Thorez exprimait dans les termes suivants la même idée centrale et radicalement fausse de la politique actuelle du Parti communiste :

"Pour battre définitivement le fascisme, il faut de toute évidence enrayer l’offensive économique du capital contre le niveau de vie des masses travailleuses."

Pourquoi la milice ouvrière ? Pourquoi une lutte directe contre le fascisme ? Il faut tendre à élever le niveau de vie des masses et le fascisme disparaîtra comme par enchantement.

Hélas ! dans ces lignes, toute la perspective de la lutte prochaine est complètement défigurée, les relations réelles sont mises la tête en bas. Les capitalistes viennent au fascisme non pas selon leur bon plaisir, mais par nécessité : ils ne peuvent plus conserver la propriété privée des moyens de production qu’en menant l’offensive contre les ouvriers, en renforçant l’oppression, en semant autour d’eux la misère et le désespoir. Craignant en même temps la riposte inévitable des ouvriers, les capitalistes, par l’entremise de leurs agents, excitent la petite bourgeoisie contre le prolétariat, en accusant celui-ci de rendre la crise plus longue et plus profonde, et financent les bandes fascistes pour écraser les ouvriers.

Si la riposte des ouvriers à l’offensive du capital se renforce demain, si les grèves deviennent plus fréquentes et plus importantes, le fascisme, à l’encontre des paroles de Thorez, ne disparaîtra pas, mais au contraire grandira deux fois plus. La croissance du mouvement gréviste provoquera une mobilisation des briseurs de grève. Tous les bandits "patriotes" entreront dans le mouvement. Des attaques quotidiennes contre les ouvriers viendront à l’ordre du Jour. Fermer les yeux là-dessus, c’est aller à une perte assurée.

Est-ce à dire, répliqueront Thorez et consorts, qu’il ne faut pas riposter ? (Et suivront à notre adresse les injures habituelles, par-dessus lesquelles nous passerons, comme par-dessus une flaque d’eau sale.) Non, il est nécessaire de riposter. Nous n’appartenons nullement à l’école qui pense que le meilleur moyen de sauvegarde est le silence, la retraite, la capitulation. "Ne provoquez pas l’ennemi !", "Ne vous défendez pas !", "Ne vous armez pas !", "Couchez-vous sur le dos, les quatre pattes en l’air !" Il faut chercher les théoriciens de cette école stratégique non pas chez nous, mais à la rédaction de L’Humanité ! Il est nécessaire au prolétariat de riposter s’il ne veut pas être écrasé. Mais alors aucune illusion réformiste et pacifiste n’est admissible. La lutte sera féroce. Il faut prévoir d’avance les conséquences inévitables de la riposte et s’y préparer.

Par son offensive actuelle, la bourgeoisie donne un caractère nouveau, incomparablement plus aigu, à la relation entre la situation économique et la situation sociale du capitalisme pourrissant. Exactement de même les ouvriers doivent aussi donner à leur défense un caractère nouveau, qui réponde aux méthodes de l’ennemi de classe. En se défendant contre les coups économiques du capital, il faut savoir défendre en même temps ses organisations contre les bandes mercenaires du capital. Il est impossible de le faire autrement qu’à l’aide de la milice ouvrière. Aucune affirmation verbale, aucun cri, aucune injure de L’Humanité ne pourront infirmer cette conclusion. En particulier à l’adresse des syndicats il est nécessaire de dire : camarades, vos locaux et vos journaux seront saccagés, vos organisations réduites en poussière, si vous ne passez pas immédiatement à la création de détachements de défense syndicale ("milice syndicale"), si vous ne démontrez pas en fait que vous ne céderez pas au fascisme un seul pouce sans combat.

La grève générale n’est pas un jeu de cache-cache

Dans le même article (du 28 février) Thorez se plaint :

"Le Parti socialiste n’a pas accepté nos propositions d’une large action, grève y compris, contre les décrets-lois toujours en vigueur."

Grève y compris ? Quelle grève ? Puisqu’il s’agit de l’abolition des décrets-lois, ce que Thorez a en vue, apparemment, ce sont non pas des grèves économiques partielles, mais la grève générale, c’est-à-dire politique. Il ne prononce pas les mots de "grève générale" pour ne pas faire remarquer qu’il ne fait que répéter notre ancienne proposition. A quelles ruses humiliantes doivent avoir recours ces pauvres gens pour masquer leurs oscillations et leurs contradictions !

Ce procédé est devenu, semble-t-il, une méthode. Dans la lettre ouverte du 12 mars, le Comité central du Parti communiste propose au Parti socialiste d’ouvrir contre le service militaire de deux ans une campagne décisive "par tous les moyens, y compris la grève". De nouveau la même formule mystérieuse ! Le Comité central a, évidemment, en vue la grève comme moyen de lutte politique, c’est-à-dire révolutionnaire. Mais pourquoi donc craint-il alors de prononcer tout haut le mot de grève générale et parle-t-il de grève tout court ? Avec qui le Comité central joue-t-il à cache-cache ? N’est-ce pas avec le prolétariat ?

La préparation de la grève générale

Mais si on laisse de coté ces procédés déplacés pour sauver le "prestige", il reste le fait que le Comité central du Parti communiste propose pour la lutte contre la législation bonapartiste de Doumergue-Flandin la grève générale. Nous sommes pleinement d’accord avec cela. Mais nous exigeons que les chefs des organisations ouvrières comprennent eux mêmes et expliquent aux masses ce que signifie dans les conditions actuelles la grève générale et comment il faut s’y préparer.

Déjà une simple grève économique exige d’ordinaire une organisation de combat, en particulier des piquets. Dans les conditions de l’exacerbation actuelle de la lutte des classes, de provocation et de terreur fascistes, une sérieuse organisation de piquets est la condition vitale de tout conflit économique important. Imaginons, pourtant, que quelque chef de syndicat déclare : "Il ne faut pas de piquets, c’est une provocation, il suffit de l’autodéfense des grévistes !" N’est-il pas évident que les ouvriers devraient conseiller amicalement à un tel "chef" d’aller à l’hôpital, sinon directement dans un asile d’aliénés. C’est que les piquets représentent précisément l’organe le plus important de l’autodéfense des grévistes !

Etendons ce raisonnement à la grève générale. Nous avons en vue non pas une simple manifestation, ni une grève symbolique d’une heure ou même de 24 heures, mais une opération de combat, avec le but de contraindre l’adversaire à céder. Il n’est pas difficile de comprendre quelle exacerbation terrible de la lutte des classes signifierait la grève générale dans les conditions actuelles ! Les bandes fascistes surgiraient de toutes parts comme des champignons après la pluie et tenteraient de toutes leurs forces d’apporter le trouble, la provocation et la désagrégation dans les rangs grévistes. Comment pourrait-on préserver la grève générale de victimes superflues et même d’un complet écrasement sinon à l’aide de détachements de combat ouvriers sévèrement disciplinés ? La grève générale est une grève partielle généralisée. La milice ouvrière est le piquet de grève généralisé. Seuls des bavards et des fanfarons misérables peuvent dans les conditions actuelles jouer avec l’idée de la grève générale, en se refusant en même temps à un travail opiniâtre pour la création de la milice ouvrière !

La grève générale dans une "situation non-révolutionnaire" ?

Mais les malheurs du Comité central du Parti communiste ne sont pas finis.

La grève générale, comme le sait tout marxiste, est un des moyens de lutte les plus révolutionnaires. La grève générale ne se trouve possible que lorsque la lutte des classes s’élève au-dessus de toutes les exigences particulières et corporatives, s’étend à travers tous les compartiments des professions et des quartiers, efface les frontières entre les syndicats et les partis, entre la légalité et l’illégalité et mobilise la majorité du prolétariat, en l’opposant activement à la bourgeoisie et à l’État. Au-dessus de la grève générale, il ne peut y avoir que l’insurrection armée. Toute l’histoire du mouvement ouvrier témoigne que toute grève générale, quels que soient les mots d’ordre sous lesquels elle soit apparue, a une tendance interne à se transformer en conflit révolutionnaire déclaré, en lutte directe pour le pouvoir. En d’autres termes : la grève générale n’est possible que dans les conditions d’une extrême tension politique et c’est pourquoi elle est toujours l’expression indiscutable du caractère révolutionnaire de la situation. Comment, en ce cas, le Comité central peut-il proposer la grève générale ? "La situation n’est pas révolutionnaire !"

Peut-être Thorez nous objectera-t-il qu’il a en vue non pas la véritable grève générale, mais une petite grève bien docile, tout juste bonne pour l’usage propre de la rédaction de l’Humanité ? Ou, peut-être, ajoutera-t-il discrètement que, prévoyant le refus des chefs de la S.F.I.O., il ne risque rien en leur proposant la grève générale ? Mais le plus vraisemblable est que Thorez, en guise d’objection, nous accusera simplement de monter un complot avec Chiappe, l’ex-Alphonse XIII et le pape : ce sont les réponses qui réussissent le mieux à Thorez !

Mais tout ouvrier communiste, qui a une tête sur les épaules, doit réfléchir aux contradictions criantes de ses malheureux chefs :

il est impossible, voyez-vous, de bâtir la milice ouvrière parce que la situation n’est pas révolutionnaire ; il est même impossible de faire de la propagande en faveur de l’armement du prolétariat, c’est-à-dire de préparer les ouvriers à la situation révolutionnaire future ; mais il est possible, semble-t-il, d’appeler maintenant même les ouvriers à la grève générale, malgré l’absence de situation révolutionnaire. En vérité on dépasse ici toutes les bornes de l’étourderie et de l’absurdité !

"Les Soviets partout !"

Dans toutes les réunions, on peut entendre les communistes répéter le mot d’ordre, qui leur est resté en héritage de la "troisième période" : "Les soviets partout !" Il est absolument évident que ce mot d’ordre, si on le prend au sérieux, a un caractère profondément révolutionnaire : il est impossible d’établir le régime des soviets autrement qu’au moyen de l’insurrection armée contre la bourgeoisie. Mais l’insurrection armée suppose une arme dans les mains du prolétariat. Ainsi le mot d’ordre des "soviets partout" et le mot d’ordre de "l’armement des ouvriers" sont étroitement et indissolublement liés l’un à l’autre. Pourquoi donc le premier mot d’ordre est-il sans cesse répété par les staliniens et le second déclaré "provocation des trotskistes" ?

Notre perplexité est d’autant plus légitime que le mot d’ordre de l’armement des ouvriers correspond beaucoup plus à la situation politique actuelle et à l’état psychologique du prolétariat. Le mot d’ordre des "soviets" a, par son essence même, un caractère offensif et suppose une révolution victorieuse. Pourtant le prolétariat se trouve actuellement dans une situation défensive. Le fascisme le menace directement d’écrasement physique. La nécessité de la défense, même les armes à la main, est actuellement plus compréhensible et plus à la portée de masses beaucoup plus larges que l’idée de l’offensive révolutionnaire. Ainsi le mot d’ordre de l’armement peut à l’étape présente compter sur un écho beaucoup plus large et beaucoup plus actif que le mot d’ordre des soviets. Comment donc un parti ouvrier peut-il, s’il n’a pas véritablement trahi les intérêts de la révolution, laisser échapper une situation si exceptionnelle et compromettre malhonnêtement l’idée de l’armement au lieu de la populariser ardemment ?

Nous sommes prêts à reconnaître que notre question est dictée par notre nature "contre-révolutionnaire", en particulier par nos aspirations à provoquer l’intervention militaire : on sait que dès que le mikado et Hitler se seront persuadés par notre question qu’un courant d’air souffle dans les têtes de Bela Kun et de Thorez, ils déclareront la guerre à l’U.R.S.S.

Tout cela a été irréfutablement établi par Duclos et n’a pas besoin de preuves. Mais, tout de même, daignez répondre : comment peut-on arriver aux soviets sans insurrection armée ? Comment arriver à l’insurrection sans armement des ouvriers ? Comment se défendre contre le fascisme sans armes ? Comment arriver à l’armement, même partiel, sans propagande pour ce mot d’ordre ?

Mais la grève générale est-elle possible dans un proche avenir ?

A une question de ce genre, il n’y a pas de réponse a priori, c’est-à-dire toute faite d’avance. Pour avoir une réponse, il faut savoir interroger. Qui ? La masse. Comment l’interroger ? Au moyen de l’agitation.

L’agitation n’est pas seulement le moyen de communiquer à la masse tels ou tels mots d’ordre, d’appeler les masses à l’action, etc. L’agitation est aussi pour le parti un moyen de prêter l’oreille à la masse, de sonder son état d’esprit et ses pensées et, selon les résultats, de prendre telle ou telle décision pratique. C’est seulement les staliniens qui ont transformé l’agitation en un monologue criard : pour les marxistes, pour les léninistes, l’agitation est toujours un dialogue avec la masse.

Mais pour que ce dialogue donne les résultats nécessaires, le parti doit apprécier correctement la situation générale dans le pays et tracer la voie générale de la lutte prochaine. A l’aide de l’agitation et du sondage de la masse, le parti doit apporter dans sa conception les corrections et les précisions nécessaires, en particulier dans tout ce qui concerne le rythme du mouvement et les dates des grandes actions.

La situation dans le pays a été définie plus haut : elle a un caractère pré-révolutionnaire avec le caractère non-révolutionnaire de la direction du prolétariat. Et puisque la politique du prolétariat est le principal facteur dans le développement d’une situation révolutionnaire, le caractère non-révolutionnaire de la direction prolétarienne entrave la transformation de la situation pré-révolutionnaire en situation révolutionnaire déclarée, et par cela même contribue à la transformer en situation contre-révolutionnaire.

Dans la réalité objective il n’y a pas, bien entendu, de strictes délimitations entre les différents stades du processus politique. Une étape s’insère dans l’autre, en résultat de quoi la situation révèle diverses contradictions. Ces contradictions, assurément, rendent plus difficiles le diagnostic et le pronostic, mais ne les rendent nullement impossibles.

Les forces du prolétariat français non seulement ne sont pas épuisées, mais sont même intactes. Le fascisme comme facteur politique dans les masses petites-bourgeoises est encore relativement faible (quoique beaucoup plus puissant, malgré tout, qu’il semble aux parlementaires). Ces deux faits politiques très importants permettent de dire avec une ferme conviction : rien n’est encore perdu, la possibilité de transformer la situation pré-révolutionnaire en situation révolutionnaire est encore complètement ouverte.

Or, dans un pays capitaliste comme la France, il ne peut y avoir de luttes révolutionnaires sans grève générale : si les ouvriers et les ouvrières, pendant les journées décisives, restent dans les usines, qui donc se battra ? La grève générale s’inscrit ainsi à l’ordre du jour.

Mais la question du moment de la grève générale est la question de savoir si les masses sont prêtes à lutter et si les organisations ouvrières sont prêtes à les mener au combat.

Les masses veulent-elles lutter ?

Est-il vrai pourtant qu’il ne manque que la direction révolutionnaire ? N’y a-t-il pas une grande force de conservatisme dans les masses elles-mêmes, dans le prolétariat ? Des voix s’élèvent de différents côtés. Et ce n’est pas étonnant ! Quand approche une crise révolutionnaire, de nombreux chefs, qui craignent les responsabilités, se cachent derrière le pseudo-conservatisme des masses. L’histoire nous enseigne que quelques semaines et même quelques jours avant l’insurrection d’octobre, des bolcheviks marquants comme Zinoviev, Kamenev, Rykov (de certains comme Losovsky, Manouilsky, etc., inutile de parler) affirmaient que les masses étaient fatiguées et ne voulaient pas se battre. Et pourtant Zinoviev, Kamenev et Rykov, comme révolutionnaires, étaient cent coudées au-dessus des Cachin, Thorez et Monmousseau.

Celui qui dit que notre prolétariat ne veut ou n’est pas capable de mener la lutte révolutionnaire, celui-là lance une calomnie, en reportant sa propre mollesse et sa propre lâcheté sur les masses laborieuses. Jusqu’à maintenant il n’y a eu aucun cas ni à Paris ni en province où les masses soient restées sourdes à l’appel d’en-haut.

Le plus grand exemple est la grève générale du 12 février 1934. Malgré la complète division de la direction, l’absence de toute préparation sérieuse, les efforts tenaces des chefs de la C.G.T. de réduire le mouvement au minimum, puisque ne pouvant pas l’éviter complètement, la grève générale eut le succès le plus grand qu’elle pût avoir dans les conditions données. C’est clair : les masses voulaient combattre. Tout ouvrier conscient doit se dire : la pression de la base doit être bien puissante, si Jouhaux lui même est sorti pour un moment de l’immobilité. Certes, il ne s’agissait pas d’une grève générale au sens propre, mais seulement d’une manifestation de 24 heures. Mais cette limitation ne fut pas apportée par les masses : elle fut dictée d’en haut.

La manifestation de la place de la République, le 10 février de cette année, confirme la même conclusion. Le seul instrument qu’aient utilisé les centres dirigeants pour la préparation fut la lance de pompiers. Le seul mot d’ordre que les masses entendirent fut : Chut ! Chut ! Et, néanmoins, le nombre des manifestants dépassa toutes les attentes. En province, la chose s’est présentée et se présente dans la dernière année absolument de la même façon. Il est impossible d’apporter un seul fait sérieux qui témoignerait que les chefs veulent lutter et que les masses se refuseraient à les suivre. Toujours et partout, on observa un rapport absolument inverse. Il garde toute sa force encore aujourd’hui. La base veut lutter, les sommets freinent. C’est là le principal danger et il peut aboutir à une véritable catastrophe.

Les bases et les sommets à l’intérieur des partis

Le même rapport se retrouve, non seulement entre les partis (ou les syndicats) et le prolétariat, mais aussi à l’intérieur de chacun des partis. Ainsi, Frossard n’a pas, dans la base de la S.F.I.O., le moindre appui : seuls, le soutiennent les députés et les maires, qui veulent que tout reste comme par le passé. Au contraire, Marceau Pivert, grâce à ses interventions de plus en plus claires et résolues, devient dans la base une des figures les plus populaires. Nous le reconnaissons d’autant plus volontiers que nous n’avons jamais renoncé dans le passé, comme nous n’y renoncerons pas dans l’avenir, à dire ouvertement quand nous ne sommes pas d’accord avec Pivert.

Pris comme symptôme politique, ce fait dépasse pourtant de loin, par son importance, la question personnelle de Frossard et de Pivert : il montre la tendance générale du développement. La base du Parti socialiste, comme du Parti communiste, est plus à gauche, plus révolutionnaire, plus hardie que ses sommets : c’est précisément pourquoi elle est prête à donner sa confiance seulement aux chefs de gauche. Plus encore : elle pousse les socialistes sincères toujours plus à gauche. Pourquoi donc la base se radicalise-t-elle elle-même ? Parce qu’elle se trouve en contact direct avec les masses populaires, avec leur misère, avec leur révolte, avec leur haine. Ce symptôme est infaillible. On peut se fier à lui.

Les "revendications immédiates" et la radicalisation des masses

Les chefs du Parti communiste peuvent, certes, invoquer le fait que les masses ne font pas écho à leurs appels. Or, ce fait n’infirme pas, mais confirme notre analyse. Les masses ouvrières comprennent ce que ne comprennent pas les "chefs", c’est-à-dire : dans les conditions d’une très grande crise sociale une seule lutte économique partielle, qui exige d’énormes efforts et d’énormes sacrifices, ne peut pas donner de résultats sérieux. Pis encore : elle peut affaiblir et épuiser le prolétariat. Les ouvriers sont prêts à participer à des manifestations de lutte et même à la grève générale, mais non pas à de petites grèves épuisantes sans perspective. Malgré les appels, les manifestes et les articles de L’Humanité, les agitateurs communistes n’apparaissent presque nullement devant les masses en prêchant des grèves au nom des "revendications partielles immédiates". Ils sentent que les plans bureaucratiques des chefs ne correspondent absolument pas à la situation objective, ni à l’état d’esprit des masses. Sans grande perspective, les masses ne pourront et ne commenceront à lutter. La politique de L’Humanité est la politique d’un pseudo-"réalisme" artificiel et faux. L’insuccès de la C.G.T.U. dans la déclaration de grèves partielles est la confirmation indirecte, mais très réelle de la profondeur de la crise et de la tension morale dans les quartiers ouvriers.

Il ne faut pourtant pas croire que la radicalisation des masses continuera d’elle-même, automatiquement. La classe ouvrière attend une initiative de ses organisations. Quand elle en sera venue à la conclusion que ses attentes sont trompées-et cette heure n’est, peut-être, pas si loin-le processus de radicalisation se brisera, se transformera en manifestations de découragement, de prostration, en des explosions isolées de désespoir. A la périphérie du prolétariat, des tendances anarchistes côtoieront des tendances fascistes. Le vin se sera changé en vinaigre.

Les changements de l’état d’esprit politique des masses exigent la plus grande attention. Sonder cette dialectique vivante à chaque étape, c’est la tâche de l’agitation. Actuellement, le Front unique reste criminellement à la fois en retard sur le développement de la crise sociale et sur l’état d’esprit des masses. Il est encore possible de rattraper le temps perdu. Mais il ne faut plus perdre de temps. L’histoire compte maintenant non pas par années, mais par mois et par semaines.

Le programme et la grève générale

Pour déterminer à quel degré les masses sont prêtes à la grève générale et en même temps renforcer l’état d’esprit combatif des masses, il faut mettre devant elles un programme d’action révolutionnaire. Des mots d’ordre partiels tels que l’abolition des décrets-lois bonapartistes et du service militaire de deux ans trouveront, assurément, dans ce programme une place marquante. Mais ces deux mots d’ordre épisodiques sont absolument insuffisants.

Au-dessus de toutes les tâches et revendications partielles de notre époque se trouve la QUESTION DU POUVOIR. Depuis le 6 février 1934, la question du pouvoir est posée ouvertement comme une question de force. Les élections municipales et parlementaires peuvent avoir leur importance, en tant qu’évaluation des forces-pas plus. La question sera tranchée par le conflit déclaré des deux camps. Les gouvernements du type Doumergue, Flandin, etc., n’occupent l’avant-scène que jusqu’au jour du dénouement définitif. Demain, ce sera ou bien le fascisme ou bien le prolétariat qui gouvernera la France.

C’est précisément parce que le régime étatique intermédiaire actuel est extrêmement instable que la grève générale peut donner de très grands succès partiels, en contraignant le gouvernement à en venir à des concessions dans la question des décrets-lois bonapartistes, du service militaire de deux ans, etc. Mais un tel succès, extrêmement précieux et important en lui-même, ne rétablira pas l’équilibre de la "démocratie" : le capital financier redoublera les subsides au fascisme et la question du pouvoir, peut-être après une courte pause, se posera avec une force redoublée.

L’importance fondamentale de la grève générale, indépendamment des succès partiels qu’elle peut donner, mais aussi ne pas donner, est dans le fait qu’elle pose d’une façon révolutionnaire la question du pouvoir. Arrêtant les usines, les transports, en général tous les moyens de liaison, les stations électriques, etc., le prolétariat paralyse par cela même non seulement la production, mais aussi le gouvernement. Le pouvoir étatique reste suspendu en l’air. Il doit, soit dompter le prolétariat par la faim et par la force, en le contraignant à remettre de nouveau en mouvement la machine de l’État bourgeois, soit céder la place devant le prolétariat.

Quels que soient les mots d’ordre et le motif pour lesquels la grève générale a surgi, si elle embrasse les véritables masses et si ces masses sont bien décidées à lutter, la grève générale pose inévitablement devant toutes les classes de la nation la question : qui va être le maître de la maison ?

Les chefs du prolétariat doivent comprendre cette logique interne de la grève générale, sinon ce ne sont pas des chefs, mais des dilettantes et des aventuriers. Politiquement, cela signifie : les chefs sont tenus dès maintenant de poser devant le prolétariat le problème de la conquête révolutionnaire du pouvoir. Sinon, ils ne doivent pas se hasarder à parler de grève générale. Mais en renonçant à la grève générale, ils renoncent par cela même à toute lutte révolutionnaire, c’est-à-dire ils livrent le prolétariat au fascisme.

Ou la capitulation complète ou la lutte révolutionnaire pour le pouvoir - telle est l’alternative qui découle de toutes les conditions de la crise actuelle. Celui qui n’a pas compris cette alternative n’a rien à faire dans le camp du prolétariat.

La grève générale et la C.G.T.

La question de la grève générale se complique par le fait que la C.G.T. proclame son monopole à déclarer et à conduire la grève générale. Il en résulte que cette question ne regarde pas du tout les partis ouvriers. Et ce qui est, à première vue, le plus étonnant, c’est qu’il se trouve des parlementaires socialistes qui pensent que cette prétention est dans l’ordre des choses ; en vérité, ils veulent simplement se débarrasser de cette responsabilité.

La grève générale, comme l’indique déjà son nom, a pour but d’embrasser, autant que possible, tout le prolétariat. La C.G.T. ne réunit dans ses rangs probablement pas plus de 5 à 8 % du prolétariat. L’influence propre de la C.G.T. en dehors des limites des syndicats est absolument insignifiante, dans la mesure où, dans telle ou telle question, elle ne coïncide pas avec l’influence des partis ouvriers. Peut-on, par exemple, comparer l’influence du Peuple à l’influence du Populaire ou de l’Humanité ?

La direction de la C.G.T., par ses conceptions et ses méthodes, est encore incomparablement plus loin des tâches de l’époque actuelle que la direction des partis ouvriers. Plus on va des sommets de l’appareil vers la base des syndiqués moins il y a de confiance en Jouhaux et en son groupe. Le manque de confiance se change de plus en plus en méfiance active. L’appareil conservateur actuel de la C.G.T. sera inévitablement balayé par le développement ultérieur de la crise révolutionnaire.

La grève générale est, par son essence même, une opération politique. Elle oppose la classe ouvrière dans son ensemble à l’État bourgeois. Elle rassemble les ouvriers syndiqués et non-syndiqués, socialistes, communistes et sans-parti. Elle a besoin d’un appareil de presse et d’agitateurs tels que la C.G.T. seule n’en dispose absolument pas.

La grève générale pose carrément la question de la conquête du pouvoir par le prolétariat. La C.G.T. tourna et tourne le dos à cette tâche (les chefs de la C.G.T. tournent la face vers le pouvoir bourgeois). Les chefs de la C.G.T. eux-mêmes sentent assurément que la direction de la grève générale est au-dessus de leurs forces. S’ils proclament, néanmoins, leur monopole à la diriger, c’est uniquement parce qu’ils espèrent par cette voie étouffer la grève générale avant même sa naissance.

Et la grève générale du 12 février 1934 ? [Grève générale décidée par la CGT après le 6 février 1934. La CGTU s’était ralliée au mouvement. Selon certaines estimations, il y eut 5 millions de grévistes, un million de participants aux manifestations.] Ce ne fut qu’une brève et pacifique démonstration imposée à la C.G.T. par les ouvriers socialistes et communistes. Jouhaux et consorts ont pris sur eux la direction formelle de la riposte précisément pour l’empêcher de se transformer en grève générale révolutionnaire.

Dans les instructions à ses propagandistes, la C.G.T. communiquait : "Au lendemain du 6 février, la population laborieuse et tous les démocrates, à l’appel de la C.G.T., ont manifesté leur ferme volonté de barrer la route aux factieux.." A part elle-même la C.G.T. n’a noté ni les socialistes ni les communistes-seulement les "démocrates". Dans cette seule phrase, c’est tout Jouhaux. C’est précisément pourquoi il serait criminel de faire confiance à Jouhaux pour trancher la question de savoir s’il faut ou non la lutte révolutionnaire.

Bien entendu, dans la préparation et la conduite de la grève générale, les syndicats auront un rôle très influent ; mais non pas en vertu d’un monopole, mais côte à côte avec les partis ouvriers. Du point de vue révolutionnaire, il est particulièrement important de collaborer étroitement avec les organisations syndicales locales, sans la moindre atteinte, bien entendu, a leur autonomie.

Quant à la C.G.T., il lui faudra, soit prendre place dans le front commun prolétarien, en se détachant des "démocrates", soit rester à l’écart. Collaborer loyalement à droits égaux ? Oui. Examiner en commun les délais et les moyens de la conduite de la grève générale ? Oui ! Reconnaître le monopole de Jouhaux d’étouffer le mouvement révolutionnaire ? Jamais !

SOCIALISME ET LUTTE ARMEE

La grande leçon du 6 février 1934

Ce jour-là -le 6 février 1934 - les ligues fascistes avaient projeté de manifester place de la Concorde. Que fait donc le Front unique et, en particulier, le Comité central du Parti communiste ? Il appelle les ouvriers de Paris à manifester à la Concorde en même temps que les fascistes. Peut-être les fascistes seraient-ils sans armes ? Non, depuis un an, ils s’arment de façon redoublée. Peut-être le Comité central du Parti communiste allait-il armer suffisamment de détachements de défense ? Oh ! non, le Comité central est contre le "putschisme" et la "lutte physique". Comment est-il donc possible de lancer des dizaines de milliers d’ouvriers sans armes, sans préparation, sans déf